Pour le cinquantième anniversaire de Mai 68, Gérard Leclerc s’interroge sur le sens d’un événement qui a fait époque (1). Dans le chaos de ces journées devenues mythiques et sous le désordre des commentaires et des interprétations, il repère de discrets cheminements. L’esprit de Mai ne fut pas sans Esprit.

 On fête « 68 » tous les dix ans mais ce cinquantième anniversaire résonne tout particulièrement pour une simple raison : dans dix ans, la « génération » qui a « fait » Mai 1968 sera passée de vie à trépas ou entrée dans le très grand âge. Déjà, plusieurs acteurs importants ont disparu – Jean-Paul Dollé, André Glucksmann, Benny Lévy, Daniel Bensaïd – et Maurice Clavel nous a quittés dès 1979. Ceux qui sont encore parmi nous, dans cette génération, ne sont pas plus unis aujourd’hui qu’ils le furent autrefois : entre Alain Krivine resté fidèle à son engagement communiste et Daniel Cohn-Bendit, ludion de la caste ultralibérale, le fossé n’a cessé de se creuser. D’ailleurs, ceux qui parlent haut et fort, l’incontournable Dany ou encore Romain Goupil, semblent oublier qu’ils furent les camarades de ceux qui sont morts à trente ans – ceux de la « génération lyrique » qui avaient vraiment cru qu’ils allaient faire la Révolution et changer le monde.

Toute époque héroïque ou héroï-comique connaît après coup ses profiteurs et ses imposteurs. Jean-Paul Sartre, qui théorise l’engagement après la Libération et joue la Résistance qu’il n’a pas faite aux côtés de la Gauche prolétarienne, fait le lien entre l’après-guerre et l’après-Mai et connait de moins talentueux émules – Alain Geismar par exemple, qui faisait si peur au philosophe… Ce ne sont pas seulement les camarades disparus que les Anciens de Mai piétinent avec un parfait cynisme. C’est aussi et surtout le mouvement ouvrier qui occupe les usines et s’engage, rappelle Gérard Leclerc, dans « la plus formidable grève générale de notre histoire, plus importante encore que celle de 1936 au début du Front populaire ».

Tandis que le Parti communiste, qui n’a jamais voulu faire la révolution, contribue à stabiliser la situation, les confédérations ouvrières obtiennent de fortes augmentations salariales lors des accords de Grenelle. En 1968, la France vit encore dans les prétendues Trente glorieuses et la classe ouvrière, comme l’ensemble des salariés, veut tirer tous les avantages possibles de la société de production et de consommation de masse dont l’expansion semble alors infinie. L’opposition avec les étudiants qui veulent changer le monde selon les formules maoïstes, trotskystes ou libertaires est frontale. Les mots d’ordre révolutionnaires sont conçus par des jeunes gens qui vivent à l’abri de leur classe sociale pour la plupart, avec toutes les garanties offertes par l’Etat social et sous la protection de l’arme nucléaire. Ils ont échappé à la guerre d’Algérie, qui s’est terminée six ans plus tôt et ils ne s’inquiètent guère d’une rupture possible dans l’équilibre de la terreur entre Etatsuniens et soviétiques. Belle insouciance de la jeunesse !

La révolte du « peuple adolescent » évoqué par Paul Yonnet est lourde d’ambiguïtés. Gérard Leclerc dit bien que « par certains côtés, Mai 68 est réactionnaire par rapport à ce qui l’a précédé ». En contestant la société de consommation et la civilisation urbaine « … c’est tout un imaginaire régressif qui se trouve projeté sur la réalité, avec des rêves de retour à la nature, sans compter un mouvement de désintégration sociale (la remise en cause du mariage) qui, sous des aspects libertaires, nous renvoie à des stades d’indifférenciation sociale tout à fait archaïques ». Mais cette révolte représente surtout un moment significatif dans l’histoire de la modernité : loin des organisations militarisées des trotskystes et des maoïstes et à l’opposé du discours marxiste-léniniste encore dominant, l’esprit de Mai glorifie l’individu, fustige l’autorité, érige l’adolescent en idéal-type d’une société qui se veut pleinement autonome. Gérard Leclerc reprend ici les analyses de Jean-Pierre Le Goff qui a magistralement évoqué voici vingt ans « l’héritage impossible » de Mai, son utopie d’une vie radicalement changée, festive dans son apparence mais porteuse d’une charge nihiliste. Ce n’est tout de même pas un hasard si à cette époque on affirme sans cesse vouloir « s’éclater » !

Tout le monde a retenu que Mai 68 marquait le moment de la joyeuse libération des désirs. On a quelque peu oublié les penseurs de cette révolution sexuelle, dont Gérard Leclerc propose la relecture. Wilhelm Reich, qui voyait dans la révolution sexuelle un remède à tous les maux, est expédié en quelques lignes pour laisser toute sa place à l’analyse critique d’Herbert Marcuse, théoricien d’une érotique généralisée, dialectiquement régie par le principe de plaisir. Belle ambition que cette révolution de l’amour, « mais à vouloir que cet amour demeure piégé dans son déterminisme biologique et à éliminer de facto la tension éthique et métaphysique qui structure l’éros, il ramène l’humain, en dépit de ses aspirations poétiques, à une sorte d’automate aspirant en pure vanité à la spontanéité et à l’innocence d’un dieu ». C’est selon cette ligne révolutionnaire que Gilles Deleuze et Félix Guattari publient en 1972 « L’Anti-Œdipe », livre-manifeste de toute une génération intellectuelle qui récuse le freudisme, le judéo-christianisme et tout l’humanisme philosophique pour promouvoir un naturalisme hédoniste.

La « révolution sexuelle » concernera le peuple adolescent, tellement absorbé par le « jouir sans entraves » qu’il oubliera que les Français n’ont jamais connu les contraintes du puritanisme et que c’est Lucien Neuwirth, député gaulliste et « père » de la pilule, qui libéra les femmes de l’angoisse de la grossesse non désirée. La société française dans son ensemble fut beaucoup plus profondément bouleversée par la crise du catholicisme, qui n’est évidemment pas circonscrite à la France et qui est antérieure à Mai 68. Gérard Leclerc montre que l’Eglise de France est durement affectée par les événements de Mai, travaillée qu’elle est par un courant révolutionnariste, touchée par le départ de nombreux prêtres et mise en cause par l’évolution des idées et des mœurs. Mai 68 accélère le mouvement structurel de décatholicisation de la société française, change le paysage spirituel et mental qui était familier aux croyants comme aux incroyants et s’ajoute à la crise qui ravage l’enseignement. La « perte des repères » et la question lancinante de « l’identité » ont leurs causes immédiates dans les séismes des années soixante.

Somme toute, les porte-paroles médiatiques du gauchisme culturel ont tout lieu de se congratuler. L’institution ecclésiastique et l’institution scolaire sont chancelantes, le peuple s’est libéré de l’aliénation religieuse, le Parti communiste est terrassé, le gaullisme partisan est mort et enterré, les enfants de Georges Séguy et d’André Bergeron sont sur la défensive à la CGT et à FO, la société industrielle est moribonde, la frénésie de consommation est contenue dans les disciplines austéritaires et par le chômage, la libération des mœurs est accomplie. Bien creusé, jeunes taupes de Mai !

Bien entendu, Daniel Cohn-Bendit et les militants libertaires de la grande époque n’avaient pas claire conscience du mouvement de l’histoire qu’ils disaient faire et dont ils furent de minuscules rouages. Mais ils furent, tout au long de la période ouverte en Mai 68, des rouages fascinants par leur capacité d’adaptation aux puissances dominantes – qu’il s’agisse de l’oligarchie, du capitalisme financier, de l’européisme berlino-bruxellois ou des Etats-Unis. Dany Le Rouge a mené campagne commune avec Valéry Giscard d’Estaing pour le « traité constitutionnel » en 2005, l’ancien maoïste André Glucksmann a porté les couleurs du néo-conservatisme en France, l’ancien trotskyste Denis Kessler s’est mis au service du patronat, tous ont su jouir sans entraves mais fort bourgeoisement de leur notoriété et des multiples avantages qu’elle induit. Tous furent les artisans et les bénéficiaires du piège qui s’est refermé sur nous quand l’esprit libertaire et l’idéologie ultralibérale ont fait leur jonction.

L’esprit de Mai semble n’avoir produit que du négatif. Gérard Leclerc dresse un constat sévère mais prend soin de relever des cheminements moins visibles mais mieux assurés. Des œuvres majeures ont surgi du bouillonnement soixante-huitard : Gérard évoque l’œuvre de Cornélius Castoriadis, celle de Michel Foucault… et des itinéraires personnels parfaitement saisissants. En quête d’absolu, Benny Lévy passe de la Gauche prolétarienne dont il fut le chef sous le pseudonyme de Pierre Victor à la Yeshiva des étudiants strasbourgeois et meurt après avoir rédigé « Etre juif : étude lévinassienne ». Christian Jambet, lui aussi membre éminent de la Gauche prolétarienne, auteur avec Guy Lardreau de « L’Ange » en 1976, est devenu spécialiste de l’islam chiite et s’est converti au chiisme ismaélien. Maurice Clavel, quant à lui, voulait tisser le lien entre la Résistance, qu’il avait faite, et la révolution à venir – une révolution selon l’Etre vers laquelle il voulait conduire les plus fervents des gauchistes. Philosophe et stratège riche d’intuitions, il s’était converti au catholicisme avant Mai 68 et discernait dans ce printemps les signes d’un resurgissement de l’Esprit dans l’histoire – mais sans le secours de Hegel et même contre lui. Maurice Clavel fut bien seul en son temps, malgré les louanges tressées par de faux disciples, et ses livres les plus tempétueux ne dérangèrent pas le nouvel ordre qui était en train de s’établir. Les questions qu’il posait sur les failles béantes de la modernité restent d’une actualité dont Gérard montre bien qu’elle est à tous égards et pour tous, croyants et incroyants, à proprement parler saisissante.

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(1)    Gérard Leclerc, Sous les pavés, l’Esprit, France Empire / Salvator, 2018.