Mais dis-moi tout, marionnettiste !

Dans la chanson de Pierre Bachelet, le Marionnettiste ne répond rien à l’amoureux éconduit qui lui demande « ce qu’il fait de ses artistes » quand la fête est terminée… Malgré les apparences, la question des causes premières et des fins dernières est beaucoup plus simple à traiter lorsqu’on s’interroge sur le premier moteur des marchés financiers. Il suffit, quand on n’est pas du métier, de suivre le cours des choses sur BFM Business. Chaque semaine la parole y est donnée à deux imprécateurs, Pierre Béchade et Olivier Delamarche, qui sont confrontés à divers gérants de portefeuilles boursiers (1).

En novembre et début décembre, le débat portait sur le mouvement continu de hausses sur les principales places. Des « niveaux stratosphériques » ! Une « situation totalement exceptionnelle » ! Pierre Béchade et Olivier Delamarche, qui sont eux aussi des gérants expérimentés, ne se contentent pas de répéter que nous sommes dans une frénésie spéculative qui finira mal comme toutes les précédentes. Ils mettent à nu les mécanismes de la spéculation qui, soit dit en passant, ne correspondent en rien aux beaux discours sur le Marché. Ce sont des robots qui font tourner la machine financière mondiale, qui est alimentée en liquidités par quelques Banques centrales – surtout la Réserve fédérale américaine (FED).

Autrement dit, c’est la création monétaire – la planche à billets – effectuée par des institutions publiques qui permet une gigantesque spéculation. Elle porte à 70% sur les dérivés de crédits (2), à 20% sur les dérivés de devises, à 5% sur d’autres « matières subtiles » et à 3% seulement sur les actions et les matières premières. Cela signifie notamment que le particulier qui achète des actions se trouve sur un petit marché très facilement manipulable par le jeu des robots : il sera le premier à être plumé. L’essentiel se passe ailleurs, dans cette bulle qui prend des proportions inouïes : «si l’on fait confiance à la FED et à la BCE jusqu’en mars prochain, dit Pierre Béchade, je pense qu’on pourra atteindre en 2014 la somme pharaonique de un million de milliards d’encours sur les dérivés ».

Il faut bien entendu se méfier des paniquards et de ceux qui spéculent sur les catastrophes. Mais Olivier Delamarche et Pierre Béchade ne sont pas récusés par leurs pairs lorsqu’ils soulignent les risques d’éclatement de la bulle financière. Les gérants qui leur sont opposés ne contestent pas les chiffres avancés : ils disent que la situation n’est pas nouvelle et que le risque est inhérent au métier. De fait, il est rentable de continuer à spéculer à la hausse puisque la hausse se poursuit. Pour l’un d’entre eux, « les marchés sont toujours les marionnettes de quelqu’un puisque c’est la psychologie qui les fait fonctionner ». Quel aveu ! Les spéculateurs sont fatalistes, mais ils parient sur une fatalité profitable et ils font confiance à leur flair pour se retirer à temps du marché. Et puis, ajoute un autre gérant, les injections de liquidités par les Banques centrales sont préférables à la mort… Il est facile de répondre, avec Olivier Delamarche, que l’argent injecté ne profite en rien à l’économie réelle puisque les banques préfèrent le gain spéculatif immédiat au financement d’investissements pour des activités industrielles qui seront rentables dans dix ou quinze ans.

Les marionnettistes des banques centrales vont continuer à injecter de l’argent dans le système bancaire parce que toute interruption de la création monétaire provoquerait une grave crise sur les marchés. Mais ces injections stimulent la spéculation, qui se transformera tôt ou tard en panique et provoquera la catastrophe qu’on cherche à éviter. Telle est l’impasse dans laquelle les oligarchies politiques et financières sont enfermées. Elles sont solidairement responsables des logiques meurtrières qui sont à l’œuvre. Lorsque la « fête » spéculative sera terminée, il faudra s’occuper des « artistes » qui auront une nouvelle fois ruiné les peuples et les nations.

Bertrand RENOUVIN

(1)    Ces débats sont publiés sur le Blog d’Olivier Berruyer, qui reproduit aussi les interventions hebdomadaires de Jacques Sapir : http://www.les-crises.fr/

(2)    Un dérivé de crédit est un produit financier qui permet de transférer le risque de crédit d’un actif, de celui qui achète de la protection, vers celui qui vend de la protection en échange d’une rétribution financière.