L’attention se concentre sur la crise sanitaire, ce qui est tout à fait normal. Mais nous assistons en même temps à une série impressionnante de krachs boursiers et à l’amorce d’un très fort ralentissement de l’activité économique. Face à cette situation, la Banque centrale européenne, par la voix de sa présidente Christine Lagarde, a déclaré le jeudi 12 mars que le rôle de la BCE n’était pas de réduire les écarts entre les taux d’intérêt allemands et italiens tout en annonçant un programme pour le financement des PME. Pourriez-vous m’expliquer la signification de ces propos ?

 

Frédéric Farah : Pour comprendre la situation, il faut évoquer l’Union économique et monétaire et le rôle de la Banque centrale européenne dans le fonctionnement de la zone euro. Normalement, la politique économique repose sur deux piliers : le pilier budgétaire et le pilier monétaire, qui doivent être articulés. En raison des traités européens et de la faiblesse du budget de l’Union européenne, on a observé avant même la crise de 2008-2009 une monétarisation de la politique économique : le budget est gelé et c’est la monnaie qui devient le pilier central de la politique économique.

Cette monétarisation a posé de nombreux problèmes entre 1999 et 2008… 

Frédéric Farah : Oui, avec un euro fort et des capitaux qui circulent librement, il aurait été plus judicieux de renforcer le pilier budgétaire. La position de la BCE a ensuite été très renforcée à la suite de la crise de 2008-2009. C’est elle qui a mis en place les mesures de “quantitative easing” qui fournissent aux banques les liquidités nécessaires pour qu’elles ne s’effondrent pas et pour qu’elles continuent à prêter aux entreprises à des taux d’intérêts suffisamment bas. J’ajoute que la BCE a obtenu, contre la doctrine allemande, d’intervenir sur le marché secondaire de la dette sur lequel les agents achètent et vendent les titres de la dette. Aujourd’hui, la BCE est devenue un organe politique dans la mesure où elle a récupéré un attribut de souveraineté fondamental qui est la monnaie, devenue de ce fait un bien privé puisque c’est une sorte de  conseil d’administration qui gère cette monnaie.

La gestion de la monnaie par la BCE a-t-elle été efficace depuis 2008 ?

Frédéric Farah : Non. La politique menée par la BCE n’a jamais permis une reprise vigoureuse de l’économie européenne. La BCE a eu une fonction de stabilisation mais elle a développé des inégalités et créé des bulles spéculatives. J’ajoute que son indépendance est tout à fait théorique. La nomination de Christine Lagarde est le résultat d’une manoeuvre allemande. On sait que la nouvelle présidente de la BCE est proche de la chancelière allemande depuis les années Sarkozy…

Comment la BCE réagit-elle à la crise provoquée par la pandémie ?

Frédéric Farah : On attend beaucoup de la BCE mais il lui sera très difficile de faire quelque chose de vraiment innovant puisque Mario Draghi avait déjà utilisé toute l’ingénierie financière possible et imaginable, grâce à ses compétences de banquier. Il est vrai que la BCE pourrait décider d’intervenir sur le marché primaire des taux d’intérêt sur lequel les Etats placent leurs titres – ce qui est le comble de l’horreur pour l’Allemagne et ses satellites néerlandais et autrichiens.

J’en viens aux propos tenus par Christine Lagarde le 12 mars. On a beaucoup dit qu’elle était incompétente parce qu’elle affirmait que la BCE n’avait pas à se soucier des écarts de taux entre l’Italie et l’Allemagne. En réalité, Christine Lagarde sait très bien ce qu’elle dit : elle s’exprime en tant que porte-parole de l’Allemagne qui ne veut pas qu’on s’occupe des écarts de taux. Mais par ailleurs, elle réfléchit à un ensemble de mesures permettant d’agir sur l’économie : il s’agit de fournir des liquidités aux banques pour les inciter à faire des prêts aux PME touchées par la crise sanitaire.

Ces interventions interviennent dans une conjoncture difficile… 

Frédéric Farah : En effet ! Avant même la crise sanitaire, le système financier international avait démontré sa fragilité et l’activité de la zone euro était en train de décélérer. Le Coronavirus n’est pas la cause de la crise, mais l’agent détonateur. C’est dans ce contexte que la BCE est intervenue… en provoquant une nouvelle chute des marchés financiers qui n’ont retenu le 12 mars que la petite phrase de Christine Lagarde sur les écarts de taux. Ceci en raison du rôle chamanique que jouent les dirigeants des Banques centrales, depuis Alan Greenspan jusqu’à Christine Lagarde. D’où la remontée des taux des obligations italiennes à dix ans et la chute brutale de la Bourse de Milan…  On comprend la fureur des Italiens qui voient revenir le spectre de 2011 lorsque Jean-Claude Trichet, alors président de la BCE, avait laissé croître les écarts de taux entre l’Allemagne et l’Italie. C’est ce qui avait rendu insupportable le poids de la dette italienne et entraîné l’éviction de Silvio Berlusconi remplacé par Mario Monti, qui avait imposé à l’Italie une cure d’austérité.

Peut-on rejouer ce scénario ? 

Frédéric Farah : C’est impossible. La crise sanitaire affecte l’économie réelle c’est-à-dire la production et la consommation de biens et de services. D’où le deuxième moment dans la communication de la BCE. Après les déclarations de Christine Lagarde sur les taux d’intérêt, qui avaient fait oublier les mesures qu’elles annonçait, la BCE a annoncé un plan de 750 milliards pour assurer le rachat de dettes publiques et privées et pour pousser les banques, dont la solvabilité reste à démontrer, à prêter aux entrepreneurs en difficulté.

Ce plan de 750 milliards est d’un grand classicisme. Pour reprendre l’expression de Wolfgang Streeck, c’est du temps acheté (1) pour amortir les effets de la crise économique. Il faut attendre pour juger l’efficacité de ces mesures : les effets d’une politique monétaire se font sentir au bout de six mois. Mais il est possible que la situation soit pire à l’automne 2020. De plus, ce programme de 750 milliards ne se réalisera pas d’un seul coup : il sera étalé jusqu’à la fin de l’année et comporte tous les travers de la politique de la BCE, notamment le maintien des biais spéculatifs. N’oublions pas que, derrière la volonté de protéger l’activité économique, il y a la volonté de protéger l’euro lui-même. Cette monnaie est devenue un fétiche : ce n’est plus l’euro pour quelque chose, c’est l’euro pour lui-même !

Ainsi conçue et étalée dans le temps, l’intervention de la BCE se heurte la paralysie d’une partie de l’activité économique. Olivier Passet soulignait récemment qu’en France 30% de la valeur ajoutée sont gravement affectés par la pandémie.

Quelle est l’action des principaux Etats de l’Union européenne ?

Frédéric Farah : Ils annoncent les uns après les autres des plans de soutien mais ce n’est pas une relance à l’ancienne : ils renflouent des trésoreries, ils garantissent des prêts. Les effets seront positifs mais ce n’est pas suffisant. Le fait que la présidente de la Commission européenne évoque la simple suspension du Pacte de stabilité est terriblement significatif : ce débat ne devrait même pas avoir lieu car il est évident qu’il faut faire aujourd’hui du déficit budgétaire. Nous restons dans la même logique : la BCE fait ce qu’elle a toujours fait et elle tente de rassurer les marchés financiers pour que les taux italiens ne deviennent pas insoutenables. Ce n’est pas inutile mais ce n’est pas cela qui nous sauvera.

Un dernier mot : nous ne savons pas comment les décisions sont prises à Francfort. A la différence de la Réserve fédérale américaine, les minutes des débats au sein du directoire de la BCE ne sont pas rendues publiques. Nous ne savons donc pas où se trouve la réalité du pouvoir à l’intérieur de ce directoire. Qui dit quoi ? Qui compte vraiment ? Qui fait la décision ? L’opacité est totale. Quand l’heure des comptes viendra, il faudra que tous les éléments de décision soient connus pour que nous puissions établir les responsabilités. Il faudra aussi, bien entendu, que soient portés à la connaissance des citoyens les comptes-rendus des réunions relatives à la crise sanitaire – car pour le moment nous sommes là aussi confrontés à une opacité qui ajoute à l’angoisse générale.

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  1. Wolfgang Streeck, Du temps acheté, La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Folio Essais, 2018.