A l’époque où nous étions au service du défunt comte de Paris, proches de François Mitterrand et encore présents dans les médias, le philosophe Jean-Luc Marion avait défini notre situation en une formule paradoxale : la marginalité centrale.

Depuis une quinzaine d’années, le paradoxe s’est précisé au-delà de tout ce que nous pouvions craindre et espérer.

Marginaux, nous le sommes complètement. Notre rupture avec le Parti socialiste, en 1994, fut un choix délibéré sur lequel il n’est pas question de revenir. Notre participation à la campagne de Jean-Pierre Chevènement, voici cinq ans, fut une parenthèse vite refermée qui nous laisse le souvenir amer des grandes occasions perdues. Faute de trouver cette année un candidat répondant à quelques-unes de nos exigences, nous nous sommes exclus des deux campagnes électorales.

Nous ne nous faisons pas gloire de cette marginalité. Au contraire, elle nous pèse et nous exaspère. Vieille tentation de notre famille politique, l’exil intérieur nous fait horreur. Nous sommes des citoyens comme les autres ! Nous voulons participer à la vie de la cité !

Si nous nous sommes exclus – plus qu’on ne nous a écartés – c’est qu’il fallait sauver notre projet royaliste et nos convictions républicaines, c’est-à-dire l’Etat de droit selon la constitution gaullienne et les principes économiques et sociaux inscrits dans le Préambule de 1946. Nous avons retenu la leçon du gaullisme des premiers temps : plus on est faible, moins il faut passer de compromis. Notre faiblesse militante étant extrême, la moindre concession porterait sur nos principes – le seul bien qui nous reste – et nous n’aurions plus qu’à disparaître.

Nos lecteurs savent tout cela. Royalistes ou non, ils sont parfois plus durs que nous-mêmes et ne nous passent pas la moindre erreur ou approximation. S’ils nous restent fidèles, c’est qu’ils estiment comme nous qu’il se passe quelque chose d’important dans notre journal et dans notre mouvement.

Ce qui nous marginalise, c’est cette centralité soulignée par Jean-Luc Marion. Dans l’ordre politique, ce qui est tenu pour essentiel par la classe dirigeante et les médias est considéré ici comme parfaitement accessoire. Quelques uns expliquent notre situation par la rancœur, l’obstination stupide ou la pose romantique. Notre comportement est tout simplement le résultat d’une réflexion sur ce qui vaut la peine d’être pensé, vécu, défendu et combattu.

Nous raisonnons au rebours du discours dominant et, chemin faisant, nous rencontrons beaucoup de citoyens qui adhèrent aux mêmes hiérarchies dans l’ordre des urgences intellectuelles et militantes.

Nous savons quant à nous que notre objectif ultime, le passage de la monarchie présidentielle à la monarchie royale pour le service de l’Etat républicain, ne peut être atteint à brève échéance. Du moins, nous menons un débat sur le pouvoir, la légitimité et la souveraineté qui est en train de devenir décisif grâce aux chercheurs de disciplines et d’opinions diverses que nous présentons régulièrement à nos lecteurs. Ces amis renforcent nos convictions et nous nous efforçons pour notre part de faire écho à leurs analyses et à leurs propositions.

Notre isolement n’est qu’une apparence : nous sommes au centre du débat politique, en très bonne et très nombreuse compagnie. C’est cela qui me permet de dire, depuis des années, que sur le fond la bataille est gagnée : gagnée par le parti des politiques, informel mais formidablement percutant.

Si ce constat provoque encore le scepticisme de nombreux lecteurs, c’est que la victoire intellectuelle tarde à se concrétiser sur le terrain. Pire : la bataille militante n’est pas engagée ! Faute de chef – osons le mot – faute d’argent, ce qu’il est vulgaire de souligner. Mais les troupes sont en train d’acquérir une formation politique exemplaire au contact des vieux routiers patriotes – gaullistes, royalistes, socialistes, communistes – qui s’étaient retrouvés au Pôle républicain. La repolitisation du peuple français donne des espérances quant aux mobilisations à venir.

La marginalisation n’est pas une fatalité : ceux qui sont le cœur du débat politique parviennent souvent à conquérir en quelques coups le centre du dispositif de l’adversaire. Cela s’appelle une révolution.

Continuons à informer et à former ceux qui veulent prendre le pouvoir pour le bien de l’Etat et de la nation.

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Editorial du numéro 908 de « Royaliste » – 2007