Suite de la série : les Départements d’Outre-Mer en crise. Après la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, c’est au tour de Mayotte de se soulever. Crise qui était non seulement prévisible, mais inéluctable.

Les lecteurs attentifs de Mayotte Hebdo, l’hebdomadaire mahorais, le sentaient venir depuis des mois : l’exaspération de la population montait et tout allait finir par exploser[1]. Car la crise actuelle n’est pas épidermique : elle est profonde et s’aggrave depuis des années. Cela avait commencé dès le début de la décennie, par des manifestations portant d’abord sur les difficultés économiques ; puis plus récemment (2016-2017) sur des problèmes d’infrastructure et en particulier une pénurie d’eau dramatique liée à des systèmes de retenue (réservoirs) et de distribution déficients ; enfin depuis plusieurs semaines sur des questions de sécurité. Mais toutes ces révoltes ont deux origines plus profondes : l’indifférence pratiquement totale de la métropole, et les problèmes liés à l’immigration clandestine. La population est à bout et la France ne peut plus faire semblant de ne pas savoir ce qui se passe dans son DOM le plus récent. Alors le gouvernement va y envoyer quelques sous-ministres, soulever la soupape avec quelques promesses, y laisser quelques aumônes, en bref : essayer de faire baisser la pression dans la marmite, au moins pour quelques années, mais sans se donner la peine d’éteindre le feu. Classique.

On peut non moins classiquement prédire que dans ce cas tout finira très mal à Mayotte. Il faut donc agir, mais comment ?

Nous nous trouvons devant une situation où une crise violente, une forte fièvre, est due à des causes profondes. Cela impose deux étapes : soigner la fièvre, puis s’attaquer aux causes du mal.

Soigner la fièvre. Il faut le faire le plus vite possible, d’une part pour des raisons d’ordre public, d’autre part pour éviter une gangrène générale. Les causes immédiates sont connues, pas très différentes de celles que l’on a vu apparaître en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane. Ce sont les effets liés à un statut de DOM non maîtrisé. Trois causes majeures : (1) d’abord, et j’en parlerai plus loin, des problèmes de sécurité liés à l’immigration clandestine, bien plus déstabilisante que partout ailleurs en France ; (2) ensuite l’impuissance complète de l’administration locale, autant par manque de moyens que du fait du désintérêt marqué de la métropole qui ne veut qu’une chose des DOM : qu’ils se taisent. Alors, ce sont le manque d’écoles, d’infrastructures, l’insuffisance de la police et de la gendarmerie, comme partout dans les DOM ; plus, dans le cas de Mayotte, les pénuries gravissimes d’eau et l’état déplorable des structures de santé et d’enseignement. (3) Enfin des problèmes économiques liés à l’isolement, à la taille du marché intérieur ; à l’absence de  production régionale, induisant un chômage massif ; à une organisation commerciale de type colonial, où les réseaux de distribution sont confisqués par les importateurs. Rien que de très banal, puisque les mêmes causes ont produit les mêmes effets dans tous nos DOM. L’État a reçu le diagnostic, il a pu tester les remèdes, à Mayotte ou ailleurs, à lui de les appliquer intelligemment. Nous renvoyons le lecteur aux articles parus dans Royaliste sur toutes ces différentes crises.

S’attaquer aux causes profondes. Ou plutôt à LA cause profonde : l’immigration venant des Comores. Avant toute analyse, quelques chiffres : Mayotte a une superficie de 376 km2 pour une population de 260 000 habitants. Soit une densité de 680 habitants par km2, double de celle des trois autres DOM insulaires et des Comores elles-mêmes (800 000 habitants sur 2600 km2). Si l’on excepte Paris et l’Île de France (980 h/km2), Mayotte est la région la plus densément peuplée de France, deux fois plus que sa dauphine, la Martinique. La surpopulation est le grand problème de l’île, ce qui met immédiatement en lumière les effets additionnels catastrophiques de l’immigration. Mais cette dernière a des caractéristiques très particulières, qui font que la réaction simpliste de renvoi hors des frontières n’a pas de sens. Et pour comprendre, il faut faire un petit voyage dans le passé, au moins jusqu’à la moitié du XVIIIème siècle. C’est en effet à partir de cette époque que l’archipel, jusque-là homogène, se scinde en deux, du fait de guerres incessantes et ruineuses entre les sultans d’Anjouan et de Mayotte. En 1841 ce dernier, épuisé, vendra sa couronne à la France pour une rente viagère de 1000 piastres ! En 1843, Mayotte est donc française, 50 ans avant le reste de l’archipel (1896), vis-à-vis duquel elle gardera toujours un statut différent : elle sera colonie, les 3 autres îles, protectorat. Ces conflits permanents et cette histoire politique séparée ont fait que, si culturellement Mayotte est comorienne, politiquement elle ne veut rien avoir à faire avec les autres îles. Aussi, quand en 1972, puis en 1976, des referendums sur l’indépendance sont organisés, Mayotte vote massivement (63 %, puis 90 % !) pour rester française. Lisez : pour ne pas dépendre d’Anjouan (qui elle a voté à 99 % pour l’indépendance). Voilà qui a changé complètement la donne : d’île périphérique à l’abandon qu’elle était quand Moroni était la capitale de l’archipel (1958-1976), Mayotte s’est retrouvée de très loin l’île la plus riche des quatre avec un PIB par habitant de 7900 euros, contre moins de 850 aux Comores.

Cela dit, il ne faut pas penser que les différends politiques font de Mayotte une région culturellement différente des autres Comores. On touche là du doigt ce qui sera sans doute le grand défi du futur : à la différence des autres DOM, Mayotte n’est pas seulement une région périphérique souffrant d’éloignement, c’est aussi une « civilisation » différente du reste de la France, du fait d’une organisation sociale coutumière fondée sur l’Islam. Ce qui différencie Mayotte des autres DOM, c’est l’absence de peuplement créole. Sa population vient exclusivement d’apports (massifs) d’esclaves d’Afrique de l’Est par des sultans arabes. Pas de brassage de populations, pas de métissage. Et cela saute aux yeux : le touriste retrouvera, à la Réunion voisine, une France tropicale métissée, avec sa culture originale (la langue créole en particulier, issue de l’imbrication de langues apportées par les immigrations successives, sur un fond de vieux français), mais finalement miscible sans grand problème dans la culture française générale. Alors qu’à Mayotte, il sera plongé dans l’Afrique Noire musulmane, avec son langage propre, issu du swahili, et ses coutumes parfois incompatibles dans certains aspects -comme la polygamie, pour ne parler que d’elle- avec la culture de notre pays. Ceci fait que les habitants y ont pour le moment plus de points communs avec les autres Comoriens qu’avec leurs compatriotes français (métropoles et DOM-TOM). On peut craindre qu’une question de cette importance ne puisse se résoudre qu’avec le temps, en trois ou quatre générations.

L’immigration n’est donc pas un problème simple. On le voit, elle présente deux caractéristiques : d’une part elle déstabilise profondément un département qui est déjà surpeuplé par rapport à ses capacités d’emploi, d’accueil, de « santé sociale », et elle aboutit à l’existence d’une clandestinité, et par conséquent d’une délinquance considérable. Selon l’INSEE[2], 41 % des adultes de Mayotte sont nés à l’étranger (aux Comores), et sur ces immigrants, seuls 15 % ont obtenu la nationalité française.  D’autre part c’est une immigration culturellement « intérieure », au sein d’un même peuple, mais entre deux pays différents, pour des raisons exclusivement économiques. Ce qui montre l’absurdité de solutions du type « droit du sang » qui taillent dans des familles, alors que les questions d’intégration, d’assimilation etc. ne se posent qu’en termes de revenus à Mayotte. Heureusement, n’oublions pas que tout ceci n’est qu’un « petit » problème à l’échelle de la France, puisque les dimensions absolues de ces populations sont faibles. Les Comores, c’est Marseille ; Mayotte, c’est Montpellier. Enfin, pratiquement 100 % de l’immigration vient d’un seul pays (si l’on omet celle, plus marginale, issue de Madagascar).

En conclusion, nous voici devant un problème qui n’admet que deux solutions : soit on ferme les frontières, avec des murs, des gardiens, des miradors et finalement des mitrailleuses pour couler les « kwassa-kwassa »[3] avant qu’ils ne débarquent leurs immigrants. C’est évidemment inadmissible –et sûrement inefficace. Soit on fait que l’attractivité de Mayotte diminue suffisamment pour que les comoriens n’éprouvent plus le besoin de s’y rendre. C’est faisable, sans grever sensiblement le budget de notre pays. Oui, mais comment ? La solution ne peut passer que par des accords avec les Comores, lesquels, s’ils peuvent s’élaborer entre Paris et Moroni, doivent passer par l’Union européenne, seul interlocuteur reconnu. C’est d’ailleurs une bonne chose dans ce dossier, car on ne pourra taxer notre pays de néo-colonialisme comme c’était le cas dans les résolutions onusiennes des années 1970. En outre, un habitant de l’archipel comorien sur trois est déjà européen. Alors qu’inclure dans ce traité ? Des investissements massifs pour améliorer les infrastructures ; la remise à niveau des capacités du pays en éducation et santé ; la relance de l’économie avec des débouchés garantis ; la coopération, etc. Cela exigera probablement un statut particulier pour les Comores vis-à-vis de l’Union européenne, un peu comme Porto-Rico, devenu « Etat libre associé » aux Etats-Unis. Le risque d’un possible appel d’air est peu vraisemblable, l’archipel étant à la fois minuscule et isolé au milieu de l’Océan Indien. Ce sera enfin un test en modèle réduit de ce qu’il faudra faire un jour, et à grande échelle, entre l’Europe et l’Afrique.

François VILLEMONTEIX

[1] Nous l’avions d’ailleurs signalé en avril 2017 : voir Royaliste n° 1120.

[2] https://www.insee.fr/fr/statistiques/2656589#titre-bloc-9

[3] Embarcations de pêche à moteur hors-bord utilisées par les passeurs