Dans la société démocratique, une nouvelle élite s’affirme depuis le début du 20ème siècle : grâce au système médiatique, la minorité des gens reconnus, à tort, à raison ou sans raison, vit séparée du plus grand nombre et s’offre, non sans souffrances, à son admiration.

 

Vous qui allez entrer dans ce livre savant, sachez qu’il n’y est question que de phénomènes réputés vulgaires et de personnages qu’on affecte de mépriser dans les dîners en ville. Sociologue, directeur de recherches au CNRS, Nathalie Heinich s’est intéressée à Elvis Presley, Claude François, Diana de Galles, Johnny Hallyday, Stéphanie de Monaco, Michael Jackson et à plusieurs gloires du grand écran. Ce que ces acteurs, ces princesses et ces chanteurs ont en commun, c’est d’être l’objet d’une adulation qui demeure même après leur mort. Plus étrange encore : depuis quelques années, certains personnages déclenchent les moteurs des caméras et l’enthousiasme populaire alors qu’ils n’ont rien dit ni fait qui puisse retenir l’attention – ainsi Paris Hilton.

Il est facile d’évacuer ce fait social total en utilisant les concepts, les procédés et les métaphores qui disqualifient les comportements irrationnels des foules : aliénation des masses, manipulations médiatiques à visées commerciales, infantilisme, addiction, exhibitionnisme, opium du peuple… Autant de comportements déplorables qui ternissent la vraie culture défendue avec héroïsme par quelques esprits éclairés ! Ce qui n’empêche pas ces valeureux de faire fête à Bernard-Henry Lévy, intellectuel sans œuvre qui consacre sa vie à la mise en scène de sa propre visibilité… Pour notre part, il nous est arrivé de prendre en flagrant délit d’émoi fleurdelisé certains représentantsd’une gauche rigoriste – l’un étant de surcroît nourri de psychanalyse lacanienne. A l’exception des royalistes les plus politisés, qui se méfient des courtisans et qui voient les princes tels qu’ils sont, les phénomènes d’adulation s’observent dans tous les milieux mais sans aucun doute plus franchement dans le peuple menu de ceux qui sont à tous égards invisibles.

La conception rigoureusement politique – républicaine – de la monarchie royale ne protège pas toujours cette institution, qui peut être contaminée par le phénomène de la célébrité. Dans la plupart des monarchies européennes – tout particulièrement en Europe du Nord – la visibilité est la conséquence banale de l’exercice normal de la fonction royale. Mais je ne peux suivre Nathalie Heinrich lorsqu’elle affirme que « la visibilité médiatique constitue bien une valeur ajoutée à l’excellence généalogique ». Au contraire, le cas de Lady Di est celui d’une personne qui s’affranchit du devoir de réserve et des servitudes de la fonction princière – tout particulièrement l’obligation de maintenir l’unité apparente du couple dans la mesure où il est un élément de la continuité dynastique – la question de la permanence des sentiments amoureux étant dès lors secondaire.

La princesse de Galles devenue Diana avait abandonné l’ordre politique pour aller rejoindre celles et ceux qu’Edgar Morin nomme les Olympiens, catégorie critiquée non sans raison par Nathalie Heinrich qui préfère rassembler les célébrités dans une élite médiatiquecapable d’accumuler, sur un coup de chance ou dans l’effort, un capital de célébrité qu’il s’agit de faire fructifier. Il me paraît judicieux de séparer nettement la visibilité des personnes royales et plus généralement des chefs d’Etat, qui incarnent la symbolique politique selon des critères précis de légitimité et de légalité, de la visibilité des acteurs, chanteurs, sportifs et mannequins qui vivent grâce aux médias et qui, en retour, les animent.

Cela ne signifie pas que la célébrité médiatique et les ferveurs qu’elle soulève soient méprisables. A lire les études largement documentées de Nathalie Heinich, il s’avère que « les gens » qui s’attachent à une vedette du cinéma ou du football ne vivent pas dans l’hébétude d’une troupe d’aliénés conduite par des experts en manipulation. Tout comme les Grecs qui ne croyaient pas tout à fait à leurs mythes, les adorateurs d’Elvis vivent leur passion de manière sérieuse et parodique à la fois. Et bien des membres des fans club savent qu’ils ne viennent pas pratiquer un culte mais cultiver une relation sociale avec d’autres jeunes qui fuient la solitude.

Ce culte des vedettes semble religieux et beaucoup pensent qu’il y a là une forme moderne de sacralité. Mais la séparation de l’idole et des croyants n’est pas formelle, il n’y a pas d’interdits, la dimension sacrificielle est absente et il n’y a ni éthique, ni salut. Mieux vaut évoquer une pulsion de lien, complexe et difficile à vivre pour l’admirateur invisible qui, à quelques exceptions près, ne rencontrera jamais l’objet de sa passion comme pour la célébrité qui doit sans cesse conforter sa visibilité. L’admirateur doit se satisfaire des images reproduites à l’infini, au mieux d’un autographe. L’admiré est sous les regards de tous, pourchassé par ses fans qui tentent littéralement de se l’arracher mais il vit dans la solitude et l’angoisse hors les moments de pure jouissance que procurent le concert ou le festival de Cannes. Bien des célébrités meurent jeunes – John Lennon, Claude François – ce qui ajoute à leur gloire. Et bien des célébrités sont mortes avant d’avoir rendu l’âme car « leur célébrité même implique une perte d’identité… ». Ceci pour notre divertissement, au sens que Pascal donne à ces activités sans lesquelles nous serions, puissants ou misérables, les plus malheureux des hommes.

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(1) Nathalie Heinich, De la visibilité, Excellence et singularité en régime médiatique, NRF Editions Gallimard, 2012. 26 €.

Article publié dans le numéro 1020 de « Royaliste » – 2012