Je suis heureux d’accueillir Michel Baron, docteur en philosophie, diplômé de sciences religieuses, psychanalyste.

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        Tout, ou presque tout, ce qui nous différencie de l’homme primitif,  tout ce à quoi nous tenons le plus comme à un trésor très précieux, n’est protégé que par une seule chose : la continuité de la tradition.                   C’est là un point qu’on perd souvent de vue, mais on le paie toujours fort cher.                                                                                                                                         Ernest Jones ( Evolution et Révolution )

Le 1er février 1936, le psychanalyste Ernest Jones, auteur de la très célèbre biographie de Sigmund Freud (1), va publier un article étonnant dans le « New Statesman and Nation », intitulé : « Psychologie de la Monarchie constitutionnelle » (2). Le psychiatre gallois semait ainsi la stupéfaction dans les rangs de ceux qui pensaient que la « Révolution psychanalytique » (3) s’accompagnait d’une révolution sociale qu’ils attendaient. Les psychanalystes, eux, ne croyaient qu’à une lente ou incertaine transformation de l’homme et de la société et considéraient comme une utopie dangereuse la conception de l’ « homme nouveau » et des « lendemains qui chantent ». A l’intérieur  du mouvement psychanalytique, ceux qui nourrissaient des espoirs de transformation politique s’en éloignèrent d’ailleurs : Adler le socialiste, Reich et Marcuse les marxistes, par exemple.

Dans son article, Jones souligne d’emblée la difficulté que l’autorité politique rencontre, face à la double attitude que l’homme manifeste à son égard par rapport aux jeux contradictoires des désirs. D’une part, existent en l’homme des mobiles qui lui font chercher une soumission à l’autorité à qui il confie la tâche de maîtriser ses pulsions (ou celles de son voisin !) et de le délivrer ainsi du poids de son incapacité de faire barrage à son monde pulsionnel. Mais, en contrepartie, l’homme ne supporte pas les limites qu’impose l’autorité qui est ressentie comme oppressive et il réclame, avec violence parfois, sa liberté. Dans une société équilibrée, le jeu des pulsions se coordonne avec souplesse et non de manière statique, mais selon les moments historiques, l’un ou l’autre jeu peut prédominer. Par exemple, un peuple peut éprouver une infériorité provenant d’un sentiment de culpabilité et demander, avec passion, l’instauration d’un pouvoir fort, qu’il soit autoritaire ou de type socialiste, mais si cela devient un obstacle à l’initiative personnelle s’élève un appel à la révolution qui peut aller jusqu’à une violence meurtrière. La Révolution Française fut suivie, après les horreurs de la Terreur, de la demande du pouvoir dictatorial de Napoléon, et elle en est une parfaite illustration. Pour la psychanalyse, le monde extérieur et ses changements ne sont que l’illustration des conflits et de l’instabilité interne de l’homme qui résident dans les oscillations à exprimer ou refouler ses pulsions fondamentales que l’on peut décrire en termes élogieux ou négatifs dans les variations de l’histoire collective ou personnelle.

Nous savons que cette dichotomie s’exerce avec force dans les relations entre parents et enfants, et dans le complexe d’Oedipe en particulier. Dans l’inconscient du sujet devenu adulte subsistent ces attitudes, même si consciemment elles sont remplacées par d’autres plus complexes qui, en fait, les camouflent. La politique est, par excellence, ce monde du masque.

La psychanalyse, rencontrant dans le rêve d’un patient le mot « Souverain », n’hésite pas à la traduire par le mot « Père » et cela la conduit à se demander comment l’attitude consciente du sujet envers un souverain (qu’il soit de « droit divin » ou républicain) a pu être influencée par son attitude inconsciente envers son père. Il s’agit là de ce que nous pourrions nommer « une attitude fantasmatique inconsciente envers son père », mettant ainsi en place, pour chaque individu, l’existence en lui du père réel, du père imaginaire et du père symbolique. Trinité permanente difficile à gérer !

Pour l’enfant, son père est, dans l’imaginaire, beaucoup plus bienveillant ou cruel, toujours plus doué de pouvoirs magiques et extraordinaires que sont les pères de ses autres camarades. S’il a des frères ou des sœurs, il doit s’assurer qu’il est toujours l’ « enfant élu » par ce père « tout-puissant ». Nous pouvons même avancer l’idée que l’appartenance à un « peuple élu » relève du même mécanisme… Cette croyance magique rend compte du comportement irrationnel et répétitif d’un peuple envers son gouvernement : il lui reproche les malheurs présents et lui impute le retard sadique qu’il met à ne pas créer tout de suite le paradis sur terre. Le peuple reproche alors au gouvernement de ne pas mettre en place l’utopie fantasmatique à laquelle il rêvait. L’adulte est celui qui remplace le sentiment précoce de dépendance à l’égard du parent, à la fois réel et imaginaire par une indépendance et une confiance normale, sans qu’il soit besoin d’un reniement ou d’une violente destruction. Le parricide est remplacé par une attitude amicale qui peut être transformée en opposition si besoin est. Il en est de même en politique : la mise en place d’un progrès entre gouvernants et gouvernés. Pour Jones, quelles que soient ses imperfections, ce progrès s’incarne avec succès dans l’expérience d’une monarchie constitutionnelle.

Cette idée part du principe qu’il est impossible de supprimer l’idée de royauté sous une forme ou une autre dans l’esprit de l’homme. Si l’homme est frustré de cette dimension, il va de façon comique s’en inventer : le « roi du prêt à porter », le « roi de la gaufre », etc. C’est la mise en place de rois destinés à satisfaire les éléments d’une mythologie propre à l’inconscient indestructible de l’homme, ce qui lui permet de faire face aux éléments les plus gênants de sa psychologie. Mais ce ne sont  que des rois de pacotille, des rois d’un jour de carnaval, car ils ne sont que des phantasmes sans assises, sans légitimité, un  infantile « faire semblant en attendant ».

La monarchie constitutionnelle a pour but d’empêcher les virtualités meurtrières contenues dans la relation père-fils (gouvernés-gouvernants) et qui peuvent prendre un tour menaçant et brutal. Pour ce faire, l’idée de souverain est « dédoublée » en deux personnes : l’une intouchable, sacro-sainte et inamovible, au-dessus de la critique, véritable « Corps Royal » ; et l’autre, vulnérable à un point qu’elle est souvent détruite ou chassée du pouvoir. La première de ces deux personnes, le roi, est le souverain symbolique qui n’est pas directement responsable devant le peuple. Il est l’ « Agalma », le « Trésor des signifiants ». Ces précautions donnent au parricide un exutoire sans danger, elles peuvent s’exprimer sous une forme qui exclut la violence physique, ou qu’elles respectent le tabou de l’inviolabilité de la personne royale comme symbolique par excellence. Succédant à son père exécuté par Cromwell, Charles II déclarait : « Mes paroles sont miennes, mais mes actes, ce sont mes ministres ». Il était là à l’opposé de Louis XIV et de son Ultima ratio regum. L’institution d’une monarchie limitée est l’indice d’une relation hautement civilisée entre gouvernants et gouvernés. C’est un humanisme qui existe et survit dans des Etats ayant atteint un haut niveau de civilisation, où la raison et le consentement amical ont remplacé la force comme méthode de discussion. Thiers fit une lourde erreur quand il tenta de définir la monarchie constitutionnelle par cette fameuse citation : « Le roi règne mais il ne gouverne pas » car les décisions politiques sont validées par « Le roi le veult », d’une manière symbolique, d’une sorte d’onction. Le roi est tenu à l’abri de toute responsabilité personnelle, mais il représente la responsabilité ultime qu’il peut exercer provisoirement dans certaines périodes historiques.

Il y a une identification mystérieuse entre le roi et le peuple qui s’enracine profondément dans la mythologie inconsciente. Le Souverain, comme un héros, peut frapper l’imagination de deux manières : par ses actions si éloignées du commun qu’il apparaît comme une créature appartenant à un autre monde ; ou au contraire, en nous présentant, comme un écran, une image agrandie et idéalisée des attributs les plus bourgeois et les plus familiers. Il y a là une projection de la vie personnelle des sujets, comme si le roi « était de la famille » avec ce que cela comporte d’affection, de fidélité, ou de rejet, en fonction des projections que les sujets effectuent sur le monarque symbolique. Un monarque autocratique peut être égoïste et cruel, mais un monarque constitutionnel, par attributs naturels,  est bienveillant.

Un autre aspect capital de la monarchie constitutionnelle intéresse la psychanalyse : dans la famille, pour être dans l’attention du père, faut-il éliminer les frères et les sœurs ? Il en est de même dans la monarchie constitutionnelle : le Premier ministre est celui qui représente la fratrie qui fait barrage à l’accès au père et qui devient ainsi l’ « homme à abattre », voué au temporaire, à la disparition, le double négatif. Il est un fusible qui permet au Souverain de rester dans la pérennité symbolique. Evoquer l’existence d’un « Souverain républicain », comme il est de mode à propos de la Vème  République, nous semble une erreur sur un plan psychologique : ce dernier, de par son statut ambivalent et changeant, par le biais des élections et de la place de son Premier Ministre effacé ou inexistant, se trouve au premier plan des combats, sans intermédiaire et en ayant perdu toute aura symbolique qui pouvait lui donner une pérennité. D’où l’anarchie et l’insatisfaction d’un peuple sans repère symbolique, juste livré à la loi de ses pulsions, et qui aspirerait à retrouver un sens à la marche de toute société humaine.

Ce qui pouvait paraître étonnant à priori ne l’est pas finalement : l’étude de l’inconscient amène les analystes à s’intéresser au fonctionnement des interactions entre psyché individuelle et systèmes idéologiques. Dans sa manière de gérer, « Good enough », de façon assez satisfaisante, la relation entre inconscient et politique, la monarchie constitutionnelle présente une situation acceptable, adulte, entre l’acceptation infantilisante et la révolte permanente adolescente. Au départ, Freud lui-même a toujours manifesté une forte sympathie pour l’Empereur François-Joseph et, dans la Société Psychanalytique Française, certains analystes ne cachèrent pas leur engagement du côté de la monarchie. Comme par exemple, le pédiatre Edouard Pichon (1890-1940), l’un des fondateurs de la Société psychanalytique, qui ne faisait pas mystère de son appartenance à l’Action Française ! Jacques Lacan, lui-même, eut une période royaliste avant de rejoindre le mouvement surréaliste. Nous pouvons lire (4) : « Pendant quelque temps, il est fasciné par Charles Maurras, dont il adopte l’esthétisme et le goût pour la langue ». Nous pouvons d’ailleurs penser que l’intérêt pour Maurras , le conduira à axer son œuvre autour du symbolique et de la fonction paternelle renouvelée…

Cet article de Jones ne peut nous inciter, finalement, qu’à une réflexion sur la relation étroite entre le choix politique et la vie inconsciente du sujet et de se trouver confortés par nos choix.

Michel BARON

(1) Jones Ernest : La vie et l’œuvre  de Sigmund Freud, Trois tomes. Paris. PUF.  1958-1961-1969.

(2) Jones Ernest : Essais de Psychanalyse appliquée, Paris. Ed. Payot. 1973. Pages 183 à 188.

(3)  Robert Marthe : « La révolution psychanalytique ». Paris. Ed. Payot. 2002.

(4) Roudinesco Elisabeth et Plon Michel : Dictionnaire de la psychanalyse. Paris. Ed. Fayard. 1997. Page 592.