Dans notre tâche journalistique, la lenteur est la rançon de la modestie de nos moyens financiers. D’où, une fois publiées, des analyses et des critiques qui semblent parfois incomplètes ou partiales. Ainsi, notre dernier numéro était déjà en cours d’impression lorsque parut, dans Le Nouvel Observateur, d’intéressantes déclarations de Michel Rocard.

Alors que je regrettais l’absence d’une perspective d’ensemble, le Premier ministre avait déjà répondu que « la France est en ce moment porteuse d’un immense dessein » puisqu’elle est « le moteur politique de l’Europe » et parce qu’elle ne cesse de rechercher la réconciliation des Français dans la justice sociale et la paix dans le monde. « C’est un projet évident, concluait le Premier ministre, il est inscrit dans la géographie et dans l’histoire ».

PROJET ET MÉTHODE

Lorsque Michel Rocard évoque ainsi notre projet millénaire, lorsqu’il réaffirme la souveraineté nationale et insiste sur le rôle de la puissance publique, il parle le clair langage de l’homme d’Etat. Dès lors, pourquoi n’emporte-t-il pas une pleine adhésion ? Sans doute parce qu’il n’y a pas d’adéquation « évidente » entre le projet politique ainsi réaffirmé et la conduite quotidienne des affaires de l’Etat. Il en résulte un malaise persistant, que les déclarations prometteuses du Premier ministre ne parviennent pas à dissiper.

Le malaise social n’est plus à décrire, et nul ne peut sérieusement reprocher au gouvernement sa fermeté face à des « grèves-thromboses » soutenues par une CGT qui cherche à tout compliquer. Nul ne saurait non plus exiger que tout soit résolu tout de suite …

Mais est-il vraiment sérieux d’affirmer que la politique de rigueur doit être maintenue « pendant une quinzaine de mois encore » ? Pourquoi quinze mois et pas douze ou vingt-quatre ? Au vu des très mauvais résultats de notre commerce extérieur, de la dégradation rapide et désastreuse de nos échanges industriels, est-il raisonnable de faire croire qu’on va trouver en quinze mois la solution d’un très vieux problème structurel, aggravé par la politique économique suivie depuis 1983 ?

Parce qu’il y a augmentation de la demande intérieure, en raison des augmentations de salaires et du développement du crédit à la consommation, parce que nombre d’acteurs économiques ignorent jusqu’aux principes d’une stratégie de l’exportation, parce que notre politique industrielle reste floue, parce que la perspective du «marché unique» suscite plus de discours – hier optimistes, maintenant alarmistes – que de décisions concrètes, le gouvernement risque fort, dans quinze mois, de se trouver devant les mêmes difficultés et de se croire obligé de recourir à une rigueur accrue.

SILENCE

Un malaise d’une autre nature est provoqué par le silence du gouvernement sur les questions qui concernent le statut des immigrés et l’intégration de celles et ceux qui en ont le désir. Alors que les socialistes s’étaient mobilisés, après mars 1986, contre la loi Pasqua sur les étrangers et contre le projet de réforme du code de la nationalité, le gouvernement observe depuis le mois de juin un silence complet sur ces questions – à l’exception des déclarations étrangement agressives du ministre de l ‘Intérieur devant l’Assemblée nationale. Six mois après l’installation du gouvernement, la loi Pasqua n’a toujours pas été abrogée, les multiples aspects de l’immigration et de la politique d’intégration ne sont pas abordés, et le Parti socialiste est absent des « collectifs » qui luttent pour la justice et pour la nouvelle citoyenneté. Autant de faits et de signes qui suscitent l’inquiétude de mouvements et d’associations généralement favorables à la majorité présidentielle.

Certes, on nous assure que le gouvernement reste fidèle à ses convictions, et qu’il néglige d’autant moins ces questions que le Premier ministre tiendra à accueillir personnellement les représentants de France Plus qui ont participé à la campagne du « charter » pour les droits civiques. Il faut souhaiter que ce geste symbolique ait des conséquences législatives lors de la prochaine session parlementaire. Fidèle à ses convictions initiales, réaffirmées et précisées lors de son congrès de 1985, la Nouvelle Action Royaliste continuera quant à elle de faire campagne pour l’abrogation de la loi Pasqua aux côtés de la Ligue des Droits de l’Homme, et participe d’ores et déjà à celle de SOS-Racisme pour le droit de vote des immigrés aux élections locales et pour une loi-cadre en faveur de l’intégration.

Dernière remarque en forme de supplique, qui finira par devenir rituelle dans nos publications. Beaucoup de difficultés, d’erreurs et d’échecs seraient plus facilement surmontés ou évités si l’action politique cessait d’être séparée de la réflexion intellectuelle. Je disais dans notre dernier numéro qu’il y a un complexe de gauche à l’égard de l’affirmation d’un projet politique. Il existe aussi un refus de la pensée, née d’un excès d’idéologie au cours des dernières décennies, et qui se traduit par un enfermement dans le réalisme gestionnaire. La gauche réagit aujourd’hui selon des analyses désuètes, et se satisfait de bribes d’idéologies alors que notre pays manifeste une vitalité intellectuelle tout à fait remarquable. Richesse des analyses philosophiques, historiques, sociologiques, pertinence des critiques d’autant plus lucides que l’intelligentsia s’est libérée de ses dogmatiques – force des projets que seuls les gouvernants paraissent ignorer …

Entre 1986 et 1988, les déconvenues de la droite ont montré le danger, pour tout gouvernement, d’un divorce entre la réflexion et l’action. Il serait tout aussi dangereux pour la gauche de s’accommoder d’une rupture qui la fragilise. Gouverner est autre chose qu’administrer. Point de politique qui vaille aujourd’hui sans que soient repensées la nationalité et la citoyenneté, l’économie et la représentation de la société… Tels sont quelques-uns des défis que le gouvernement doit relever, en renouant le dialogue avec celles et ceux qui les ont déjà étudiés.

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Editorial du numéro 504 de « Royaliste » – 8 décembre 1988