Mirages absolutistes

A de nombreuses reprises, nous avons dénoncé le discours absolutiste des candidats à la présidence de la République. Tous et toutes développent leur programme comme si le président de la République avait l’initiative des lois, comme si le Parlement était nécessairement soumis à leur volonté, comme si le Premier ministre était un directeur de cabinet. C’est oublier que nous sommes dans un régime parlementaire dans lequel le Président n’a pas toujours bénéficié d’une majorité conforme à ses vœux. C’est faire comme si, en juin prochain, les élections législatives devaient nécessairement donner une majorité au nouveau président, même s’il s’agit de Jean-Luc Mélenchon ou de Marine Le Pen.

Ce discours absolutiste, repris sans le moindre examen par les médias, déforme gravement la réalité politique nationale, notre regard sur les pays étrangers et notre vision des relations internationales. On parle d’Angela Merkel, de Vladimir Poutine, de Donald Trump comme on parlait naguère de Louis XIV, de Catherine II, de Frédéric de Prusse… Certes, les chefs d’Etat ou de gouvernement des grands pays modernes ont des pouvoirs étendus dans le domaine de la politique étrangère mais il est aberrant de les considérer comme des autocrates bienveillants ou malveillants dans leur propre pays. Au temps de l’Union soviétique, la presse faisait largement état des travaux des kremlinologues, qui alimentaient des discussions sérieuses sur les tensions et contradictions du pouvoir sous Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev. L’image de la « Russie-de-Poutine » qui nous est délivrée ignore délibérément les conflits au sein du pouvoir fédéral, les rapports de force entre les divers acteurs économiques et la manière dont l’histoire longue de la Russie influe sur les dirigeants actuels.

Assortie de stéréotypes, cette réduction des politiques nationales à un seul individu affecte également les Etats-Unis. L’élection de Donald Trump a déclenché une virulente campagne médiatique qui relaie les manifestations de rue contre le nouveau président. On dénonce, on condamne sans prendre le temps de s’interroger sur le fonctionnement du pouvoir politique à Washington.

- Comment se fait-il que le président Trump puisse, dès son entrée à la Maison Blanche, rayer d’un trait de plume le traité transpacifique et fixer par décret la politique de l’immigration alors que dans notre République gaullienne, et même dans notre oligarchie quinquennale, de tels actes seraient impossibles ?

- Comment expliquer les décisions du nouveau président sans rappeler qu’elles sont le produit de l’histoire des institutions de son pays : la Constitution permet de suspendre le privilège de l’ordonnance d’habeas corpus « si la sécurité publique l’exige » ; les pouvoirs du président des Etats-Unis se sont considérablement accrus au XXème siècle et Barack Obama, après George W. Bush, a pris maintes décisions contraires aux droits de l’homme et aux simples droits du justiciable (1).

On ne peut fustiger Donald Trump sans s’interroger sur le régime de séparation des pouvoirs, beaucoup moins équilibré que ne l’affirment depuis des décennies les admirateurs du « régime présidentiel à l’américaine ». Mais le Front national n’est pas moins niais que l’establishment atlantiste lorsqu’il prend pour modèles Vladimir Poutine et Donald Trump. Fascinés par le mirage absolutiste, les frontistes croient que Marine Le Pen sera la réplique des hommes à poigne de l’Est et de l’Ouest. Ils ne veulent pas voir que Vladimir Poutine est le président d’un Etat fédéral, multiculturel et pluriethnique, qui n’envisage pas une seconde de dénoncer l’islam dans un pays qui compte 13-15 % de musulmans alors qu’il mène dans le Nord Caucase une guerre acharnée contre les djihadistes. Et les frontistes ne veulent pas voir que Donald Trump est le président d’un pays dont l’unité, à la différence du nôtre, repose sur une religion civile et qui devra affronter tôt ou tard le Congrès et la Cour suprême.

Le débat sur la politique intérieure des Etats-Unis et de la Fédération de Russie est important mais secondaire. Les dirigeants de ces pays sont à apprécier selon la manière dont ils interviennent dans les relations internationales, en contradiction, ou non, avec les intérêts de notre nation. Nous n’avons pas besoin de guides ni de modèles mais d’interlocuteurs avisés.

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(1)    https://theintercept.com/2016/11/11/commander-in-chief-donald-trump-will-have-terrifying-powers-thanks-obama/