Docteur d’Etat ès sciences économiques et maître de conférence à l’université des Sciences sociales de Toulouse, Bernard Maris vient de publier une critique radicale de la prétendue science économique et de ses applications pratiques. Travail salutaire, où s’esquisse le projet d’une véritable politique économique.

Que l’on soit familier des choses économiques ou ignorant de celles-ci, le livre de Bernard Maris retient immédiatement l’attention par une verve qui ne faiblit pas d’un bout à l’autre de l’ouvrage, et par l’irrésistible drôlerie de sa critique. Mais il ne suffit pas de saluer ces « Economistes au-dessus de tout soupçon » (1) comme le pamphlet d’un enfant terrible de l’Université, et rien ne serait plus faux que d’y voir une tentative de destruction. Sous l’humour décapant, apparaît le projet, révolutionnaire, d’une économie repensée et clairement située par rapport au politique.

ILLUSIONS ET EXCÈS

Si Molière vivait aujourd’hui, il ne mettrait plus en scène des médecins, mais des économistes : suffisance des experts, nullité des analyses, échec des remèdes, et charabia qui masque une ignorance crasse. Beaucoup s’en doutaient, mais comment résister aux modèles économétriques, aux prévisions des experts, aux théoriciens consacrés par des prix Nobel ? Cet arsenal impressionnant n’est pourtant qu’une illusion. Magie du chiffre, qui permet d’éluder un problème (« chiffré, le mal n’en est déjà plus un ») ou qui tient lieu de politique (notre budget augmentera de tant…). Imposture des sondages, qui tentent de mesurer ce qui échappe à toute quantification – aussi bien l’amour que les pratiques culturelles. Caractère douteux des statistiques et fausseté des modèles économiques – simples extrapolations du passé vers un futur très proche qui ne permettent ni de connaître, ni d’expliquer, ni de prévoir. Par exemple, « les modèles économétriques de la masse monétaire américaine sont exacts à 20% près », notre budget de 1988 contenait une erreur de 40 milliards, les experts n’ont cessé de se tromper sur l’évolution des cours du pétrole depuis 1973 et sur les fluctuations du dollar. D’où le recours, dans les notes de conjoncture, à la méthode de l’exténuation : les phrases sont tellement adoucies qu’elles finissent par ne plus rien signifier.

Ces approximations n’empêchent pas la science économique de prospérer. Accumulation des modèles, multiplication des concepts, inflation des théories qui, là encore, impressionnent par leur complexité et les démonstrations mathématiques dont elles sont ornées. Cent mille théorèmes sur le chômage depuis 1973, des dissertations à n’en plus finir sur l’économie pure, sur le calcul de l’équilibre, sur la rationalisation des choix, sur la croissance optimale… « Ce qui caractérise la science moderne, dit Bernard Maris, ce n’est pas le déficit d’explication, c’est le trop plein ». Mais cette inflation des théories permet de moins en moins de comprendre les fluctuations économiques et de faciliter l’élaboration des politiques. « Née de l’utilité, l’économie est devenue la science de l’inutile ». C’est une mathématique du pauvre, qui n’apporte rien aux mathématiques, une « élucubration autoentretenue » qui produit une caricature de scolastique. Irresponsable, invérifiable, étrangère au concret, fondée « sur la compilation et la glose, le commentaire et l’approfondissement du commentaire », la science économique n’est qu’une idéologie bricolée, un voile jeté sur sa propre ignorance.

LE DIEU MARCHE

Misère de l’économie, disait Marx. Le jugement vaut d’abord pour le marxisme, auquel Bernard Maris règle son compte en peu de pages, l’actualité s’étant chargée de dissiper le prétendu socialisme scientifique et ses innombrables variantes. Triomphe du capitalisme ? On le clame depuis quelques mois. Mais son idéologie porteuse, fondée sur la morale utilitariste et sur l’apologie du marché, n’est pas moins totalitaire, anti-libérale, réductrice et matérialiste que le communisme. Le marché est totalitaire puisqu’il cherche à homogénéiser les hommes et les choses (« Il n’est guère que les relations hommes-chats qui lui échappent encore, en attendant que ces pauvres bestioles possèdent leurs cartes de crédit Ronron »). Le marché est réducteur dans sa volonté d’inscrire les désirs, les sentiments, la morale et le droit dans une analyse en termes de coûts et de bénéfices à la manière de Milton Friedman et de Gary Becker : rien de plus matérialiste que cette théorie utilitaire héritée du vieux Jeremy Bentham ; le marxisme, au moins, avait un fondement éthique. Enfin l’idéologie du marché est « l’antithèse du libéralisme, si l’on entend celui-ci non comme une simple règle du laisser-faire, mais comme un droit à la différence, à l’hétérogène, au composite. Liberté est synonyme de pluralisme. Marché est, au contraire, un principe unificateur et réducteur. Universel et uniforme, il est contre le village, la ville, la Nation, pour le Village Universel. Il permet de comparer et d’évaluer, à tous il donne mesure et prix, et en général, ce qui a un prix a peu de valeur. Le différencié devient indifférencié, l’hétérogène homogène. Les couleurs se fondent dans le gris monotone de l’argent. Tout est argenté par le marché ».

Mais la planification n’échappe pas non plus à la ·critique de Bernard Maris. Après avoir rappelé l’échec des quatre plans pour l’acier et des dix pour la sidérurgie, il observe que « la débâcle industrielle correspond à l’entrée en force de l’économétrie et de la prévision sérieuse » dans une planification qui n’est plus qu’un souvenir. Après les records d’erreur du commissaire Michel Albert,  « le seul planificateur au monde a avoir échoué dans un plan sans contenu » et du plan intérimaire de Michel Rocard (le recul du chômage), on a laissé l’Allemagne faire la planification française et on a abandonné les objectifs chiffrés – l’actuel plan Stoleru étant exemplaire de l’anti-planification.

ERRANCES POLITIQUES

Fondées sur la nullité théorique et l’ignorance pratique, les diverses politiques économiques appliquées en Occident ne peuvent échapper à l’incohérence, quand elles ne confinent pas à l’imposture. Ainsi la politique de Reagan, « sommet de l’absurdité économique », qui s’est caractérisée, si l’on peut dire, par un dollar fort, puis faible, par la dérégulation et par l’accroissement du poids de l’Etat, par le discours sur la défense de l’épargne et par sa liquidation effective, par l’apologie du marché et par le protectionnisme, mais aussi par huit années de croissance et par la réduction du chômage grâce à l’application de techniques qui ressortent d’un keynésianisme primaire (le déficit budgétaire, les commandes publiques) mâtiné de dirigisme.

Puisque nous sommes toujours à la remorque des Américains, soigneusement traduits et imités depuis des décennies, il serait étonnant que nous puissions être satisfaits de nos gloires nationales. En effet. Malgré son prix Nobel, Maurice Allais n’a rien apporté de neuf à la théorie, nos oracles se sont trompés avec une constance remarquable, et nos « décideurs » se sont contentés de cultiver quelques mythes et de prendre, en toute méconnaissance de cause, des mesures plus ou moins néfastes. A Servan-Schreiber montrant la suprématie américaine à la veille de son déclin, a succédé Alain Minc qui s’efforce de nous convaincre que notre pays toujours plus inégalitaire est menacé par l’égalité. Nous célébrons Pinay, l’homme qui a cassé l’expansion industrielle de notre pays, nous respectons les silences de Raymond Barre qui font oublier que la période 1976-1981 fut celle de l’inflation, de l’accélération du chômage, de la débâcle industrielle, de la chute des investissements, et nous croyons que Pierre Bérégovoy est socialiste, lui qui a permis le déchaînement spéculatif sur les marchés financiers et qui ne semble toujours pas s’en indigner. N’oublions pas Giscard d’Estaing, l’homme du célèbre emprunt (7 milliards empruntés, 70 remboursés, dont la moitié à l’étranger), ni Chirac qui, au nom de la théorie de Laffer (« optimum du crétinisme économique ») a baissé les impôts tout en les récupérant, sou par sou, par l’augmentation des cotisations sociales. Tout cela au nom de la « contrainte extérieure », qui permet aux hommes politiques de ne rien faire, et des « grands équilibres » qui n’ont jamais rien signifié.

Qu’on se rassure : ces illusions et ces échecs n’empêchent pas les bavardages sur le cours du dollar (qui n’est lié … qu’au cours du dollar), les pleurnicheries d’un patronat qui a obtenu tout ce qu’il voulait (plus de grèves, des syndicats laminés, des chômeurs et des emplois précaires, des travailleurs exploités comme jamais, des socialistes ralliés au capitalisme), et l’inflation toujours croissante des statistiques et des travaux d’experts.

KEYNES ET MITTERRAND

De cette critique décapante, on se gardera de conclure qu’il n’y a rien à faire. Au contraire. Cette destruction méthodique des faux-semblants fait ressortir la nécessité d’une pensée sur l’économie, dont le fondement pourrait être l’œuvre jamais vraiment lue d’un Keynes effectivement révolutionnaire dans sa dénonciation, notamment, de l’infamie des taux d’intérêt, et l’urgence d’une restauration du projet et de la décision politiques. Qu’il s’agisse de lutter contre l’inflation ou de développer les échanges, la politique économique est d’abord une politique accomplie grâce à l’autorité d’un Etat légitime. D’où l’importance que Bernard Maris attache à la doctrine économique de François Mitterrand, qu’il présente comme une doctrine monétaire nominaliste et régalienne. Héritier (inconscient ?) de Jean Bodin pour qui « la nature fait les métaux, le roi fait les monnaies », F. Mitterrand dénie à la monnaie toute valeur en soi, défend la conception, toute politique, d’un pouvoir souverain qui garantit la valeur de la monnaie et la paix des échanges, entend soumettre les banquiers à l’intérêt public (nationalisation du crédit), et refuse d’associer le franc (c’est-à-dire la Nation) et l’argent (c’est-à-dire le marché).

Ces aperçus laissent cependant le lecteur sur sa faim. De Bernard Maris, nous attendons un essai sur la pensée de Keynes et un autre sur ce qu’il appelle le « romantisme économique de F. Mitterrand ». Ce qu’il laisse entendre l’y a engagé.

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(1) Editions Albin Michel, 1990.

Article publié dans le numéro 534 de « Royaliste » – 2 avril 1990