Le 12 mars au soir, Emmanuel Macron a répété que nous étions “en guerre” et appelé à “l’Union sacrée”. Il s’agissait de se camper en héritier de Clemenceau mais la réponse des “soldats” du front sanitaire et des “civils” de l’arrière nous ramena aux scandaleuses réalités de la lutte contre l’épidémie. Les “soldats” sont envoyés au front sans casques ni fusils – en l’occurrence le personnel soignant manque de masques et de respirateurs. Les “civils” des caisses de supermarché, du transport routier, des usines, de la voirie… travaillent eux aussi sans masque et sont traités de déserteurs s’ils invoquent leur droit de retrait tandis que les donneurs d’ordre sont chez eux devant leur ordinateur. Plus que jamais la lutte des classes…

Ministre de la Transition écologique et solidaire, Elisabeth Borne a cru bon de reprendre le langage élyséen en lui ajoutant sa touche personnelle. “Tout le monde doit comprendre, a-t-elle déclaré au “Parisien”, que nous sommes entrés dans une économie de guerre où beaucoup d’entreprises se mobilisent, y compris pour nous fournir ce qui nous manquait”. Hélas,  tout le monde doit comprendre que madame Borne ne comprend pas ce qu’est une économie de guerre. Elle cite LVMH qui se met à produire du gel hydroalcoolique et des entreprises du Grand Est qui se constituent en groupe pour produire des masques mais ces actions relèvent de l’initiative privée.

Madame Borne n’a certes pas le temps de consulter des livres d’histoire mais elle aurait pu simplement consulter la fiche Wikipédia sur l’économie de guerre avant de faire des phrases. “Vous voyez, assure-t-elle, on adapte la chaîne de production de notre économie pour avoir les bons produits là où il faut. C’est ça, l’économie de guerre”. Qui, “on” ? Pour le moment, c’est un fabricant de parfums qui fait un acte généreux. Quant à “la chaîne de production de notre économie” elle est, d’un bout à l’autre ou par morceaux… en Chine, en Allemagne, en Italie (1). Les masques, le Doliprane, c’est en Chine !

Si madame Borne consultait Wikipédia, elle lirait à la première ligne de la fiche que l’économie de guerre, c’est d’abord le contrôle de la politique monétaire. Or la politique monétaire se définit et se met en œuvre à Francfort, où siège la Banque centrale européenne réputée indépendante des gouvernements (2). Une arme décisive échappe à la France et nous allons en payer les conséquences.

Nous n’oublions pas les mesures de soutien aux entreprises, dans l’heureux sacrifice de l’austérité budgétaire. Mais une économie de guerre ne se réduit pas à des mesures d’urgence et à des recommandations. Si l’on invoque l’Union sacrée, il faut imposer aux plus riches des sacrifices à la hauteur des richesses qu’ils ont accumulées par la spéculation et par l’exploitation de leurs salariés. Impôt massif sur la fortune, contributions exceptionnelles, emprunt forcé… nous disposons de tous les moyens qui permmetent de concrétiser la solidarité et de financer l’effort de “guerre sanitaire”.

Une économie de guerre implique le contrôle du crédit. Il faut nationaliser les banques et les compagnies d’assurance pour parer la menace d’une catastrophe financière mondiale et pour que l’argent, nerf de la guerre, serve à financer l’économie réelle.

Une économie de guerre implique la mobilisation des entreprises par l’État afin d’orienter la production en fonction de l’intérêt général. Il faut des réquisitions d’usines, de locaux, de moyens de transport dans les secteurs vitaux. Il faut que les réquisitions et les réorientations d’activités fassent l’objet d’une planification qui doit, dans l’immédiat, viser à juguler la crise sanitaire et ses effets sur les secteurs vitaux de la santé, de la protection civile, de l’alimentation. Il faut aussi préparer la relocalisation des entreprises dans les secteurs stratégiques – à commencer par celui de la pharmacie – et reconstruire les services publics.

Une économie mobilisée par le Plan est une économie protégée. Comme le dit Gaël Giraud (3), nous avons besoin d’un “protectionnisme écologique, social et sanitaire raisonné”. Les sociétés américaines de la vente par correspondance et du divertissement devraient être des cibles prioritaires.

La mobilisation de l’économie nationale est évidemment incompatible avec les normes bruxelloises. Qu’importe, puisque nous assistons à la faillite de l’Union européenne. En décidant de suspendre le Pacte de stabilité, la Commission européenne se contente d’accepter des décisions déjà prises par l’Italie, la France, l’Allemagne. La livraison à l’Italie de matériel médical par le gouvernement chinois et la demande d’aide médicale adressée par la Lombardie à la Chine, à Cuba et au Venezuela sont les signes les plus criants de cette faillite.

Une économie mobilisée n’est pas une économie autarcique. La coopération internationale est une réalité qu’il faut maintenir puis développer dans tous les domaines. Il y aura un monde après la démondialisation.

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(1) Xerfi, note du 12 mars 2020, Olivier Passet, Alberto Balboni.

(2) L’entretien avec Frédéric Farah publié sur mon blog le 20 mars.

(3) Entretien accordé à L’Obs, 20 mars 2020.

Éditorial du numéro 1186 de « Royaliste » – mars 2020