Du livre de Nicolas Roussellier, je voudrais tirer de libres conclusions, en soulignant qu’elles ne sauraient engager un auteur qui se tient dans le champ de la recherche universitaire alors que je suis un militant royaliste.

C’est selon la même intention res-publicaine du service de l’intérêt général selon les principes de justice et de liberté que se sont affrontés, entre 1792 et 1875, les monarchistes acquis au régime parlementaire et les républicanistes qui ont accepté l’Etat puis l’ont renforcé. Défaits sur le plan électoral, les monarchistes ont cependant remporté une victoire institutionnelle de très longue portée qui s’est prolongée dans la Ve République gaullienne puis mitterrandienne. A la différence de Nicolas Roussellier, j’estime qu’il n’y a pas deux traditions républicaines – l’une parlementaire, l’autre gouvernementale – mais une seule qui commence à se réunifier en 1958 et qui devient consensuelle lorsque la gauche socialiste s’installe, non sans malaise et méconnaissance, dans les institutions de la Ve République.

Ce consensus national est lourd de réticences, de malentendus et de calculs strictement utilitaristes. Il s’établit autour d’institutions qui sont, stricto sensu, monarchiques et démocratiques : monarchiques parce que les principes de l’arbitrage, de la continuité de l’Etat et de l’indépendance nationale demeurent actifs, même s’ils ne sont pas assumés en toute rigueur ; démocratiques parce que l’élection présidentielle garde son sens pour un peuple régulièrement consulté par référendum.

Cet accord quasi-général sur les institutions n’a pas fait disparaître la dialectique du pouvoir et de l’autorité, ni les conflits entre le président de la République et le Premier ministre – qu’il s’agisse de l’affrontement entre Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac ou entre François Mitterrand et Michel Rocard. Ces conflits ont montré que la Ve République n’était pas un régime stabilisé, malgré la relative permanence du fait majoritaire. La Constitution a permis des cohabitations sans drames – en raison des convergences de plus en plus nettes entre la droite et la gauche -, mais la rivalité entre le président de la République et le Premier ministre a gravement perturbé la conduite des affaires de l’Etat. A la fin du XXe siècle, la puissance exécutive a pu se déployer sans grands obstacles parlementaires, mais le pouvoir exécutif est resté divisé avec, hors cohabitation, une forte prédominance du président de la République. On ne saurait cependant soutenir que la Ve République était devenue un régime présidentiel : surtout lorsque la gauche a assumé les charges de l’Etat, et tout particulièrement avec les gouvernements Mauroy et Rocard, il y avait des divergences et des tensions entre l’Elysée, Matignon et le parti dominant.

Au début de notre siècle, le quinquennat a créé un nouveau type de déséquilibre au sein de l’exécutif : le président de la République est devenu le véritable Premier ministre et le président de la République a complètement abandonné son rôle arbitral, perdant du même coup son autorité symbolique. Les abandons de souveraineté réduisent les pouvoirs d’un gouvernement devenu “gouvernance” et l’alternance ne se fait plus qu’entre les fractions de gauche et de droite de l’oligarchie, complices dans le déni de démocratie commis en 2005 et dévouées aux grands intérêts privés. La République se définissant comme le souci de l’intérêt général, elle s’efface lorsque le pouvoir politique devient le serviteur d’intérêts privés. La Constitution cesse du même coup d’être monarchique : la fonction arbitrale n’étant plus exercée, l’indépendance nationale n’étant plus défendue, la fonction présidentielle se réduit à une simple apparence, magnifiée par les artifices de la « communication ». La séparation des pouvoirs s’efface elle aussi, au profit d’un système où le parti dominant est totalement soumis au super-Premier ministre. Les choix électoraux sont réduits à de fausses alternatives et la procédure référendaire est abandonnée.

Ainsi, l’usurpation de la réalité du pouvoir par les équipes oligarchiques réunies autour de Nicolas Sarkozy, de François Hollande puis d’Emmanuel Macron a créé une dynamique anti-monarchique qui ne doit rien à la tradition républicaniste, qui visait quant à elle l’intérêt général. Le combat n’est plus entre monarchistes et républicanistes, mais entre les républicains, monarchistes ou non, et les oligarques.

Cependant, le texte constitutionnel demeure et il est possible de rétablir le fonctionnement régulier des pouvoirs publics. Dès lors que serait élu un président de la République décidé à remplir ses fonctions sans jamais franchir les limites assignées, le gouvernement responsable devant le Parlement pourrait à nouveau déterminer et conduire la politique de la nation – ce qui suppose une défense effective des intérêts nationaux. Dans cette perspective, il faudra renforcer notre Constitution administrative en la libérant des carcans juridiques de l’Union européenne, revenir à notre Constitution économique dirigiste et développer notre Constitution sociale.

Les monarchistes ont des idées à faire valoir dans tous les domaines que je viens d’évoquer. Battus sur le terrain électoral à la fin du XIXe siècle, ils se sont pour beaucoup engagés dans un combat extrémiste, antidémocratique et antirépublicain, sous l’égide de l’Action française. Ils ont alors perdu toute possibilité de reprendre leur place au Parlement et au gouvernement, en se donnant le projet de royaliser la présidence de la République et d’accélérer la montée en puissance du gouvernement, dans cette IIIème République qui était leur œuvre.

Discrètement présents dans la République gaullienne puis avec François Mitterrand, des royalistes sont prêts à prendre parti lorsque la question des institutions politiques se posera à nouveau. Il s’agira pour eux de défendre le régime parlementaire, de rénover le bicaméralisme par l’élection du Sénat à la proportionnelle intégrale, de rétablir les prérogatives du gouvernement. Ils proposeront d’allonger la durée du mandat présidentiel afin que le chef de l’Etat puisse revenir à un rôle plus nettement arbitral. Et ils ne cesseront de rappeler qu’il existe une solution positive au conflit de pouvoirs au sein de l’Exécutif : celle qui consiste à transformer le pouvoir du chef de l’Etat en autorité symbolique, incarnant l’unité de la nation et le lien avec l’ensemble de son histoire.

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