Quand des monarchistes affirment que la question de la royauté mérite d’être aujourd’hui posée, ils sont toujours soupçonnés de faire, avec plus ou moins d’intelligence, acte de propagande. Quand des journalistes qui n’appartiennent pas aux milieux royalistes se livrent à une recension détaillée de l’histoire des monarchies contemporaines et soulignent leur constante actualité, leur libre évocation peut détruire bien des préjugés.

 

Un ancien rédacteur en chef-adjoint du Monde (José-Alain Fralon), la rédactrice en chef du mensuel Mission (Linda Caille) et un Belge qui a occupé d’importantes fonctions auprès d’une famille royale (Thomas Valclaren) se sont associés pour raconter l’histoire des dynasties royales et impériales en Europe.

Résultat : un livre imposant, riche d’informations, agréable à lire. Ceux qui regardent les rois et les reines, les princes et les princesses comme les acteurs d’un aimable spectacle pourront découvrir ce qu’il en est de la symbolique politique, sous ses formes monarchiques et royales. Les royalistes français – surtout les militants blanchis sous le harnais – pourront mesurer le chemin parcouru depuis une quarantaine d’années.

Prenons comme point de repère l’année 1968. Avant comme après les événements de Mai, la question royale provoque une réponse généralement négative. Violemment contesté (« dix ans ça suffit ! ») le général de Gaulle quitte le pouvoir en 1969 et les jours de « sa » monarchie élective paraissent comptés. La contestation radicale du principe d’autorité s’étend évidemment aux modestes pouvoirs des rois et des reines régnants et l’idéologie marxiste, alors dominante, condamne logiquement toutes les têtes couronnées.

D’ailleurs, bien des déchéances réelles semblent confirmer la tendance progressive et progressiste à l’abolition des monarchies. La première guerre mondiale a entraîné la chute des dynasties russe, austro-hongroise et allemande et, après 1944, l’expansion du communisme soviétique en Europe de l’Est a contraint les rois de Bulgarie, de Roumanie et de Yougoslavie a un exil qu’on estimait alors définitif. Le roi d’Italie fut lui aussi congédié et, bien des années plus tard, la monarchie grecque fut abolie. Les trônes subsistant semblaient être promis au même sort, les rois et les reines étant décrits comme des potiches par les gens sérieux – alors que les foules populaires continuaient de se presser sur le parcours des cortèges royaux ou de suivre avec passion les retransmissions télévisées.

Entre les grands professionnels de l’analyse politique et le peuple français, il y avait alors (ou déjà…) un net divorce qui était assumé par les premiers avec l’arrogance propre aux experts : les pulsions monarchomaniaques étaient dues à l’aliénation politique des classes populaires, pourtant formées aux rudes et vertueux principes d’un jacobinisme parfaitement sûr de lui-même.

Ce rappel de l’idéologie dominante et des tendances lourdes d’une historiographie tout occupée à la célébration d’un modèle républicaniste dynamisé par la promesse marxiste (après la première révolution bourgeoise de 1789,la révolution prolétarienne de 1917 comme prélude à la dictature mondiale du prolétariat) ajoute une pointe de sel aux récits de José-Alain Fralon et de ses amis.

Pendant que l’on débat gravement du « socialisme réel » à la mode soviétique, rois et reines continuent de faire tout bonnement leur métier. Mariages, baptêmes, enterrements, inaugurations de toutes sortes et voyages à l’étranger, l’ordinaire des jours dans les dynasties régnantes est une suite de rituels souvent accablants – sous l’œil toujours bienveillant de peuples plus ou moins directement concernés. D’où cette belle ironie de l’histoire : le réel monarchique a survécu à l’utopie du socialisme de type collectiviste et à notre bon vieux modèle jacobin – finalement trahi par ses fidèles estampillés, ralliés à Ségolène Royal dans une ultime palinodie.

Tel est le principal constat dressé par nos journalistes partis enquêter sur les dynasties européennes : « les rois ne meurent jamais » (1). Ce « jamais » est excessif : les empereurs et les rois ne sont pas éternels comme le prouve l’histoire de l’Europe qui a laissé derrière elles des cimetières de dynasties éteintes ou déchues – qui se souvient des rois de Bohême, de Hongrie, du Sud de l’Italie ?

Mais, il est vrai, les dynasties modernes ont fait mieux que survivre : les trente dernières années donnent de beaux exemples de retours. A lire José-Alain Fralon et ses amis, on vérifie que la représentation du modèle monarchique change avec Juan Carlos. Le prétendu « fils de Franco » s’affirme pleinement comme roi d’Espagne, garant de la jeune démocratie, lors de la « nuit des militaires ». Chez nous les vieux schémas subsistent (il y a toujours association d’idées entre la monarchie, Louis XIV, et l’absolutisme) mais beaucoup de Français s’aperçoivent de deux réalités qui étaient jusqu’alors d’inévidentes évidences :

– les royautés nationales sont des régimes politiques qui couronnent effectivement des démocraties parlementaires ;

– ces royautés préservent l’identité et l’unité nationales dans tous les pays considérés.

Pourtant, la plupart des familles royales sont loin d’être exemplaires. Si le roi Baudouin et la reine Fabiola rallient tous les suffrages, les monarchies les mieux établies sont secouées par d’énormes scandales : en 1976 aux Pays-Bas, le prince Bernhard, époux de la reine Beatrix, est accusé, à raison, d’avoir été corrompu par la firme Lockheed. Et la famille royale britannique n’en finit pas de fournir à la presse populaire anglaise puis aux médias de tous les pays, les éléments d’une traque graveleuse qui se termine avec la mort de la célébrissime Diana.

La famille de France n’a pas échappé aux crises. José-Alain Fralon, qui a puisé à bonne source ses informations, les rappelle en termes mesurés non sans évoquer les relations entre le général de Gaulle et le comte de Paris : l’hypothèse d’un passage de la monarchie élective à la monarchie royale est à nouveau validée mais nous ne reviendront pas dans ce numéro sur les causes complexes de l’échec du projet esquissé. A l’avenir, il sera plus utile de reprendre l’idée, à nouveau travaillée selon les circonstances, de la prise de responsabilités politiques d’un prince dans le cadre des institutions de la 5ème République. Dès lors qu’on admet qu’un prince est fait pour le service de l’Etat, rien n’empêche le chef d’une dynastie ou son fils aîné de se faire reconnaître, selon sa volonté et sa tradition, par le suffrage universel.

Telle est la voie difficile suivie par Siméon de Bulgarie, devenu démocratiquement Premier ministre de son pays puis battu dans des conditions qui ne font pas obstacle à de nouveaux projets. Les démarches de Dom Duarte du Portugal, d’Alexandre de Yougoslavie, de Michel de Roumanie et de la princesse Margarita sont différentes les unes des autres mais la réinstauration de monarchies royales demeurent possible, à moyenne ou longue échéance, dans une Europe qui est et restera fondamentalement constituée par ses nations historiques.

La cause paraît en revanche perdue pour les dynasties impériales. Après Guillaume II, la famille impériale allemande n’a jamais été un recours pour le peuple dont elle eut la charge et elle ne participe plus au mouvement de l’histoire nationale. Les Habsbourg fascinent encore par leur puissance passée mais l’archiduc Otto a renoncé à toute prétention monarchique et pris la nationalité allemande. Le destin tragique des Romanov nous émeut, mais la fédération de Russie semble pouvoir vivre par la continuité de présidents élus sans qu’il soit nécessaire de renouer avec le tsarisme.

Ces observations empiriques et révisables ont l’avantage de rappeler une opposition qui n’est pas dans le livre de José-Alain Fralon et qui surprendra sans doute nos plus récents lecteurs.Ces « rois qui ne meurent jamais » sont en fait des mon-arques : des chefs ou d’anciens chefs d’Etat, légitimes selon une loi de succession qui assure la transmission de la plus haute fonction symbolique dans l’ordre politique. Mais ces monarques ne sont pas indifféremment des rois ou des empereurs. Les monarchies royales décrites dans le livre existent dans les nations et pour les nations. Les monarchies impériales qui se sont effondrées au 20ème siècle furent, comme dans leur passé prestigieux, des régimes supranationaux ou transnationaux.

Certes, la fonction symbolique est la même quant à la continuité dynastique – ce qui justifie les choix effectués par José-Alain Fralon et ses amis – mais il nous paraît politiquement important de pointer une différence entre la vocation fédératrice des empereurs et la vocation arbitrale des rois. La différence se mue en opposition lorsqu’on examine le projet collectif : celui de l’expansion infinie pour les empires qui se déclarent assurés d’une existence millénaire ; celui du territoire limité (le pré carré) organisé pour lui-même.

D’où le souci éminent de justice dans les Etats nationaux conçus comme collectivités historiques travaillées par une logique égalitaire – alors que les empires laissent coexister des communautés hiérarchisées et relativement autonomes étrangères au principe d’égalité. Dès lors, la liberté des personnes se développe plus rapidement dans les monarchies royales que dans les monarchies impériales.

Il ne s’agit pas de recréer des oppositions frontales, mais de mieux comprendre la dialectique européenne des nations et des empires – si tant est que la logique impériale subsiste sur notre continent car la Russie est en train de se redéfinir. J’ajoute, sans pouvoir y insister, que la forme politique impériale ou royale n’est pas dépendante des différences religions – catholique, protestante, orthodoxe, musulmane (dans l’Albanie du roi Zog) ou multiconfessionnelle dans l’ancienne Yougoslavie.

L’évocation de ces monarques qui ne meurent pas forme ainsi une vaste enquête dynastique qui suscite ou relance maintes réflexions politiques. Que José-Alain Fralon, Linda Caille et Thomas Valclaren soient remercié de l’avoir menée à bien.

***

José-Alain Fralon, Thomas Valclaren, avec Linda Caille, Les rois ne meurent jamais, Fayard, 2006.

 

Article publié dans le numéro 895 de « Royaliste » – 2007