L’histoire de la formation et de la décomposition du système soviétique permet de mieux comprendre certains problèmes structurels de la Russie d’aujourd’hui et les regrets qu’éprouvent beaucoup de ceux qui ont connu les dernières années de ce communisme illusoire.

Longtemps, la dénonciation militante du communisme nous fit voir l’Union soviétique comme un système soudé par l’idéologie marxiste et organisé de manière pyramidale afin de soumettre les peuples à une contrainte totale. Ce schéma marque nos mémoires et une propagande intéressée pousse aujourd’hui à le plaquer sur la « Russie-de-Poutine » qui serait un concentré de tsarisme et de soviétisme. La société russe et ses modes de représentation ont trop changé pour qu’on puisse confondre la Constitution de la Fédération de Russie et le système autocratique qui fut, avec Nicolas II, la cause de son propre naufrage (1). Le poids de l’héritage soviétique est quant à lui indéniable mais son évaluation suppose une connaissance précise d’un système très complexe, que Moshe Lewin nous permet de pénétrer (2).

Je ne peux reprendre ici les analyses sur la période de dictature du Parti communiste – non du seul Lénine – et sur les perspectives que la NEP aurait pu tracer pour le long terme. Nul doute que Staline instaure un pouvoir que beaucoup conçoivent à juste titre comme totalitaire et que Moshe Lewin définit comme nationaliste et autocratique. La terreur, la collectivisation des terres et l’industrialisation planifiée sont des caractéristiques bien connues du stalinisme, qui laissent supposer une organisation rigide et une discipline de fer. Or, pour reprendre la distinction établie par Marcel Gauchet (3), le contrôle total et totalitaire de la société par le Parti et les appareils de pouvoir ne signifie pas qu’il y ait une réelle maîtrise dans l’administration des choses et le gouvernement des hommes. La peur qui règne dans le milieu dirigeant, les mécaniques implacables de la répression et les dispositifs d’asservissement des travailleurs n’empêchent pas le désordre, immense et déconcertant. Les paysans et les jeunes conducteurs de machines agricoles fuient vers les villes alors que de jeunes ouvriers quittent les usines – c’est un acte de désertion – pour aller se cacher à la campagne avec la complicité des autorités locales. Le pays s’urbanise rapidement dans l’inconfort, la pénurie et l’insécurité, la terreur crée le désordre dans l’économie et dans l’armée, le NKVD, bras armé de Staline, n’échappe pas à la bureaucratie dans une ambiance marquée par les vols, les viols et l’ivrognerie et la Direction générale des camps (le Goulag) se caractérise par une inefficacité qui est une cause supplémentaire de souffrance pour les prisonniers.

La mort de Staline laisse espérer de profondes réformes que Nikita Khrouchtchev entreprend. Il met fin au Goulag, la répression est inscrite dans une légalité, les pouvoirs de la police secrète sont réduits, les éliminations physiques cessent dans le milieu dirigeant et l’on s’efforce de rationnaliser l’organisation administrative et l’activité économique. C’est un échec. De Khrouchtchev à Brejnev, la très puissante Union soviétique – celle des fusées intercontinentales, de la conquête de l’espace – est travaillée en profondeur par une an-archie croissante. Le mode soviétique de planification engendre par lui-même d’énormes désordre dans la production et ne parvient pas à résoudre les immenses problèmes de main d’œuvre au sein de l’empire car les populations continuent à se déplacer massivement sans tenir compte des volontés du Gosplan. Le « chambardement administratif » opéré par Khrouchtchev se heurte à la nomenklatura formée par les couches supérieures de l’administration et du Parti qui sont en sommet d’un échafaudage de structures empilées de manière incompréhensible. Cette bureaucratie proliférante abrite une économie fictive (celle des comptes truqués…) et une économie de l’ombre qui assure le fonctionnement bancal du système, engendre maints profits et procure de nombreux emplois. Ces activités souterraines sont à distinguer du crime organisé, qui prospère bien avant l’effondrement de l’Union soviétique. Intelligent, lucide et déterminé, Youri Andropov qui succède à Léonid Brejnev en 1982 tente de réformer l’ensemble du système mais il meurt trop tôt, en février 1984. C’est presque la fin. Le discours marxiste-léniniste officiel ne parvient plus à masquer la victoire de la bureaucratie conservatrice et corrompue sur le Parti que Khrouchtchev avait tenté de faire revivre. Selon Moshe Lewin, l’Union soviétique était un « Etat sans système politique » en dépit de toutes les apparences.

Dès lors, pourquoi tant de nostalgie aujourd’hui, en Russie et en Asie centrale ? Après le chaos ultralibéral des années Eltsine, les anciens citoyens de l’Union ne pouvaient manquer de regretter la protection sociale, la promotion assurée par le système éducatif, la hausse du niveau de vie et somme toute une existence beaucoup plus agréable, entre les années soixante et la fin des années quatre-vingt, que celle qu’ils avaient connu avant, pendant et après la Grande Guerre patriotique. Moshe Lewin dit que ce n’était pas un miracle mais un mirage, comme la suite des événements l’a démontré.

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(1)    CF. Orlando Figes, La Révolution russe – 1891-1924 : la tragédie d’un peuple. Deux tomes, Folio histoire, 2009.

(2)    Moshe Lewin est né dans la Vilnius polonaise, il a combattu dans l’Armée rouge et travaillé en Russie avant de s’installer un temps en Israël. Il a écrit son œuvre en France, en Angleterre et aux Etats-Unis. Citoyen français, il est mort à Paris en 2010. Cf. Le siècle soviétique, Fayard/Le Monde diplomatique, 2013. Première édition en 2003.

(3)    Marcel Gauchet, A l’épreuve des totalitarismes, Gallimard, 2010.

Article publié dans le numéro 1052 de « Royaliste » – 2014