LE REGARD DU BOURREAU

Après avoir reçu le grand prix de l’Académie française et le prix Goncourt, le roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires. Il y a là un incontestable événement littéraire, auquel nous n’accorderions pas autant de place s’il ne s’accompagnait d’une violente controverse sur la signification de l’œuvre.

Bertrand Renouvin exprime ici son point de vue personnel sur un livre qui peut être interprété de diverses manières mais qui ne saurait être abordé sans de grandes précautions.

 J’avais décidé, sans le moindre débat intime, de ne pas lire Les Bienveillantes (1). L’attribution de deux prix prestigieux à ce livre ne m’impressionnait pas et l’écho lointain des débats sur cette évocation littéraire des pensées et de l’œuvre de mort d’un officier SS me conduisait à rejeter le tout sans la moindre tentative d’examen. J’ai lu, par devoir, les principaux ouvrages consacrés à l’hitlérisme et au système concentrationnaire nazi, je lis les mémoires de mes amis qui furent déportés mais je ne peux voir un film sur les camps ni lire un roman – sans nier pour autant la nécessité de telles œuvres. En accord avec Jorge Semprun, je pense que, lorsque les derniers survivants des camps auront disparu, la transmission de la mémoire de l’enfer se fera par les historiens mais aussi par les cinéastes et les romanciers lorsque artistes auront assez de génie pour exprimer une part de l’indicible.

La tentative de Jonathan Littell est donc à mes yeux justifiée. Mon rejet initial s’explique par la mort de mon père au camp de Mauthausen (2) mais je ne suis pas partisan, au contraire de René Char, d’«effacer les traces, et de murer le labyrinthe ».

Si j’ai fini par accepter de lire Les Bienveillantes, c’est sous l’injonction de deux amis, membres de l’Amicale de Mauthausen, lors de notre congrès à l’automne dernier. L’un, Serge Choumoff, ancien déporté, et l’autre, Pierre Jautée, historien, comprenaient ma répulsion mais me demandèrent instamment de lire la première page, certains que je ne lâcherai plus le livre. Après maints reports, j’ai accepté l’épreuve.

Je tiens à donner ces précisions, car elles sont à tous égards déterminantes pour ce qui me concerne. Serge Choumoff et Pierre Jautée sont évidemment ennemis de toute complaisance dans l’évocation des camps mais leur insistance avait à mes yeux valeur de preuve première et décisive quant aux vérités contenues dans le roman de Jonathan Littell. Je suis pour ma part prémuni contre toute fascination devant l’horreur concentrationnaire et les descriptions sadiennes – non par vertu personnelle mais parce que les enfants de déportés ont une mémoire de la souffrance qui se constitue dès la première jeunesse et qui se développe par le témoignage de leur parent survivant ou, lorsqu’il n’est pas revenu, par celui de ses amis et compagnons.

Voilà ce que m’a prédisposé à ressentir d’une certaine manière ce que raconte Jonathan Littell : l’histoire d’un jeune homme cultivé et brillant, Maximilien Aue, qui entre au service secret de la SS et se trouve plongé dans tous les enfers de la seconde guerre mondiale en Europe. A Stalingrad, sous les bombes à Berlin, lorsque les Russes conquièrent l’est de l’Allemagne puis la capitale du Reich, ce gradé de haut rang souffre mille morts ; surtout il ordonne la mise à mort d’innombrables Juifs lors de l’amorce de la Solution finale en Ukraine avant d’essayer d’utiliser les déportés juifs comme main d’oeuvre servile dans l’industrie de guerre allemande.

Maximilien Aue est un personnage complètement monstrueux puisque ce passionné de musique et de littérature est incestueux- sa sœur est le seul amour de sa vie – et un assassin qui tue sa mère et son beau-père. Ces neuf cents pages sont une longue suite d’horreurs commises, regardées, fantasmées et le récit est d’autant plus terrifiant qu’il s’appuie sur une immense documentation historique. Choisissant dans celle-ci des scènes particulièrement insoutenables – y ajoutant parfois des détails parfaitement obscènes – Jonathan Littell a choisi d’écrire à la première personne un livre dans lequel il se mettrait dans la situation du bourreau (3), décidé qu’il serait le regard et la pensée de ce Maximilien Aue, afin de nous faire comprendre ses certitudes intellectuelles, ses goûts esthétiques et ses pulsions- y compris la nature très particulière de son homosexualité.

La tentative n’est pas sans ambiguïtés ni sans risques. Le sadisme de Maximilien Aue est peut-être l’expression de la philosophie sadienne et du voyeurisme de Jonathan Littell : telle est la thèse solidement argumentée d’Edouard Husson et de Michel Terestchenko (4). Et les lecteurs, interpellés à la première ligne de l’ouvrage comme « frères humains » du nazi qui leur raconte « comment ça s’est passé », peuvent se laisser emporter par cet esthétisme du mal et de la mort.

De jugement esthétique, je n’en ai point. Platement, je dirais que Les Bienveillantes retiennent l’attention par l’abondance des références philosophiques, littéraires, musicologiques, anthropologiques, linguistique (quelle érudition sur les peuples du Caucase !) mais je laisse à d’excellents esprits le soin de discuter des relations que l’auteur entretient avec Emmanuel Kant, les tragiques grecs et les romanciers russes. Le fait est que j’ai lu l’ouvrage de bout en bout, alors que j’ai délaissé les romans depuis pas mal d’années – mais c’est peut-être pour faire mon devoir selon la volonté de mes amis.

Ma surprise est de l’avoir lu sans émotion et d’avoir dormi ensuite sans le moindre cauchemar. Maximilien Aue est un bourreau qui, comme tant d’autres, éprouve au début de sa carrière de massacreur de violentes douleurs somatiques puis devient un technocrate chargé de trier dans le stock des promis à l’extermination les individus encore capables de produire. Réunions, notes, rapports, calculs sur les rations alimentaires et le rendement, rivalités de personnes, de bureaux : nous sommes aussi dans un monde (anarchique) de gestionnaires qui font valoir leur efficacité pour passer au grade supérieur avant d’aller dîner dans un restaurant élégant.

Les premiers écœurements passés, certains lecteurs pourront continuer à suivre Maximilien Aue, ses camarades de la SS et les dignitaires nazis avec une indifférence croissante au risque d’accepter peu à peu d’entrer dans le raisonnement des bourreaux qui ne sont pas tous des pervers mais de joyeux noceurs comme Thomas, l’ami de Maximilien, ou de bons époux et pères de famille. On peut en venir à équilibrer intellectuellement la souffrance absolue des déportés dans les camps par la souffrance relative des berlinois sous les bombes, à distinguer entre les nazis intelligents qui voulaient maintenir des Juifs en vie et les brutes qui voulaient aller jusqu’au bout du plan d’extermination, à opposer le cas des chefs et celui des simples exécutants. Tel est le premier piège, le plus connu, le plus facile à éviter.

Le regard étrangement calme que j’ai porté sur le bourreau qui observe ses victimes, tantôt par fascination pour d’atroces mises à mort, tantôt par nécessité comptable, c’est le regard qu’on porte sur l’Ennemi : son idéologie, son langage, ses techniques, son courage, ses perversions et faiblesses. En ce cas, on considère que Les Bienveillantes ne sont pas l’approche littéraire d’un phénomène passé – l’hitlérisme – mais la description, peut-être complaisante, d’une menace qui pourrait s’actualiser sous des apparences différentes mais d’autant plus efficacement qu’une partie de la littérature et de la philosophie demeure sous l’emprise de l’esthétisme fasciste, de la pensée nazie et plus largement du discours nihiliste comme le soulignent avec pertinence Edouard Husson et Michel Terestchenko. J’ai lu Les Bienveillantes comme les antinazis lisaient Mein Kampf dans les années trente. Le livre d’Hitler est un manifeste, celui de Jonathan Littell ne l’est sans doute pas, mais tous deux ont valeur d’avertissement sur ce que l’homme, parfaitement cultivé, peut faire à l’homme.

Cependant, je ne peux conseiller la lecture de ce livre. Les passages les plus insoutenables sont, psychiquement, les plus dangereux. Si l’on décide de s’exposer, mieux vaut lire auparavant les critiques de l’œuvre afin de se prémunir. Ce faisant, on trouvera au fil des articles et des livres des citations, parmi les plus éprouvantes. Si l’on ressent alors la moindre attirance pour ce qui est décrit, il ne faut pas faire comme Léontios dans le récit de Platon que cite Jonathan Littell : attiré par des cadavres qui gisent près du bourreau, l’athénien est écoeuré par son abjecte tentation mais finit par succomber à son désir et court se repaître au spectacle des corps gisants. Oui, si l’on ressent le moindre trouble, il faut fuir Les Bienveillantes sans cesser de réfléchir à ce qui s’y trouve exposé : retour à l’histoire, à la philosophie, aux témoignages sur les camps de concentration et d’extermination – qu’il s’agisse des témoignages les plus écrits (ceux de Primo Lévi, de Robert Antelme) ou des souvenirs publiés par des survivants qui contiennent tous de belles et de fortes pages sur la métaphysique de la résistance humaine. Que l’attention intellectuelle s’accompagne d’un soutien actif aux associations (5) où s’accomplit, en ce moment, la transmission de la mémoire infiniment douloureuse de la Déportation.

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(1) Jonathan Littell, Les Bienveillantes, roman, Gallimard, 2006.

(2) Cf. François-Marie Fleutot, Des royalistes dans la Résistance, Flammarion,et ma communication au congrès de l’Amicale de Mauthausen, Toulouse 2004, publié dans le Bulletin de l’Amicale, n° 300, mars 2005. www.campmauthausen.org

(3) Conversations de Richard Millet et Pierre Nora avec J. Littell, Articles de Florence Mercier-Leca, Georges Nivat, Daniel Bougnoux, Le Débat, n° 144, mars-avril 2007. Gallimard.

(4) Edouard Husson, Michel Terestchenko, Les Complaisantes, Jonathan Littell et l’écriture du mal, F-X. de Guibert, 2007.

(5) Association des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, 31, bd Saint-Germain, 75005 Paris – http://www.afmd.asso.fr

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Article publié dans le numéro 905 de « Royaliste » – 2007