Figure emblématique du journalisme bien-pensant, Alain Duhamel a récemment publié (1) un diagnostic sans appel : la démocratie des partis est moribonde, la démocratie d’opinion a gagné. Comme l’omniprésent personnage formule et diffuse à tous échos l’idéologie dominante, son propos doit être pris au sérieux et précisément démenti pour deux motifs : la thèse est fausse, car la démocratie d’opinion n’existe pas ; la thèse est perverse car elle entretient l’idée que toute forme d’engagement politique est désormais inutile.

Dissipons d’abord l’illusion. La “ démocratie d’opinion ”, ce n’est pas un concept, mais une formule journalistique parfaitement vide de sens. L’opinion qu’on évoque n’est pas l’opinion publique telle qu’elle s’exprime à travers les déclarations des organisations politiques, les éditoriaux et les tribunes publiés par l’ensemble de la presse, les pamphlets, les affiches sur les murs, les manifestations de rue, les conversations entendues au café au Commerce… L’opinion sur laquelle dissertent les experts en communication et les hommes de cour est une réduction caricaturale de l’opinion publique aux avis de quelques chiens de garde médiatiques, un magma méprisé (“ les gens ”)qu’on prétend connaître grâce aux sondages. Or il est depuis longtemps démontré (2) que les sondages d’opinion ne sont ni une science ni une technique éprouvée, mais une manipulation de réponses hasardeuses à des questionnaires mal conçus. Nul n’ignore que les anticipations des instituts de sondages ont été démenties par les résultats des élections, tout au long de la décennie qui s’achève. Et pourtant, on continue de croire à ces pronostics vaseux – du moins quant ils permettent de glorifier un homme et d’intimider ses opposants.

Le sondage n’est donc qu’un instrument de pouvoir, habilement utilisé. Preuve en est la disparition de la référence aux sondages lorsque leurs résultats dérangent les gouvernants et les hommes de cour. Pendant les opérations de bombardements sur la Yougoslavie, il y eut peu de sondages et encore moins de commentaires car les rares chiffres publiés semblaient indiquer une hostilité croissante de l’opinion à cette guerre qui, rappelons-le, n’avait pas été autorisé par le Parlement. La “ démocratie d’opinion ” ne respecte pas l’opinion publique, elle est contraire à la démocratie.

Faut-il cependant tenir cette calamité comme un fait, et s’y résigner par réalisme, comme nous y incite Alain Duhamel ? Certes non ! La faiblesse cachée du Parti socialiste (ce n’est plus qu’un parti d’élus et de fonctionnaires travaillant pour des élus), la crise qui affecte le Parti communiste et le RPR et les maigres effectifs de l’extrême gauche ne permettent pas d’affirmer que “ la France inaugure une démocratie sans partis ”. Au contraire, nous voyons que les partis épuisés sont remplacés ou épaulés par d’autres formations qui sont de deux types :

- Des mouvements politiques classiques qui récupèrent des sensibilités et des traditions tombées en déshérence : ainsi le Front national, donnant corps à la sensibilité national-populiste, et maintenant le RPF qui organise le vieux courant nationaliste autoritaire.

- Des partis corporatistes, qui profitent de la carences des politiques : la FNSEA et la CFDT sont des syndicats-partis qui participent de très près à la gestion gouvernementale, le MEDEF est un parti-syndicat qui compense efficacement la faiblesse de l’opposition officielle. Les Verts et les Chasseurs sont des groupes de pression qui se sont transformés en partis.

Ce corporatisme illustre la crise de la démocratie, non le déclin de la forme partisane. Quant à celle-ci, le problème se situe à gauche seulement, en raison de l’attitude du Parti communiste qui, en participant à un gouvernement rendu au libéralisme, n’exerce plus son rôle historique de porte-parole du peuple contestataire. Le jeu démocratique s’en trouve faussé, et la dynamique politique freinée. Si la direction communiste retrouvait sa tradition de lutte, si, à défaut, un mouvement patriote populaire parvenait à se constituer, la coalition sociale-libérale pourrait être battue. L’hypothèse mérite d’être examinée. Nous monterons sans tarder qu’il n’y a pas lieu de se résigner.

***

(1) Libération, 24 septembre 1999.

(2) Cf .Patrick Champagne, Faire l’opinion, le nouveau jeu politique, Editions de Minuit, 1990.

Editorial du n° 735 de « Royaliste » – 1999