Pour saisir les enjeux de la négociation sur le commerce international (Cycle de l’Uruguay), il faut commencer par écarter trois arguments de pure polémique.

L’attitude commune des responsables politiques français dans les négociations du GATT ne rend pas la cause suspecte. Si le président de la République et le Premier ministre sont ensemble dans le même combat, ce n’est pas pour préserver des atouts tactiques dans le cadre de la cohabitation. Si la droite et la gauche font les mêmes analyses et appuient les plus hautes autorités de l’Etat, ce n’est pas sous la pression de groupes conservateurs coalisés. L’unité s’est faite parce que l’intérêt de la nation est gravement menacé, dans les domaines agricole et culturel.

Cette volonté de défendre l’intérêt national ne saurait être confondue avec une réaction nationaliste : en même temps que la France, c’est l’Europe tout entière et l’ensemble des pays déshérités qui seraient durement touchés si les Américains parvenaient à imposer leurs thèses. Point d’esprit rétrograde non plus : le développement du commerce international est utile, notamment à la France qui est le quatrième exportateur mondial, et il est nécessaire de l’organiser selon des règles équitables. Le principe d’un accord sur la libéralisation des échanges n’est donc pas en cause, mais seulement ses modalités.

DOGME

Il faut enfin que la liberté souhaitable des échanges ne soit pas érigée en principe absolu, qui engendrerait la prospérité générale. Comme toute liberté, celle du commerce doit être équilibrée par la recherche de l’égalité entre les partenaires, afin que la liberté proclamée ne dégénère pas en violence. Or le dogme libre-échangiste est énoncé par les États-Unis au mépris de la prudence, de la logique, et de l’équité.

Imprudence : à l’encontre de récentes affirmations, il est certain que nul ne peut sérieusement chiffrer les conséquences de l’accord prévu pour décembre prochain, tant les aléas économiques et politiques sont nombreux.

Illogisme : tout en proclamant les bienfaits du libre-échangisme, les États-Unis demandent à leurs partenaires européens de consentir à des restrictions, quant à l’aide aux exportations agricoles ; tout en pratiquant un protectionnisme culturel systématique, grâce aux remakes notamment, les Etats-Unis voudraient obtenir l’ouverture totale du marché européen à leurs propres productions audiovisuelles. C’est ainsi que la dogmatique libérale est mise au service des seuls intérêts américains.

Inégalité : la théorie du libre-échange, conçue à l’âge d’or de l’impérialisme britannique, veut ignorer que le marché international n’est pas le point de rencontre de partenaires de même force, mais un espace habité par des collectivités politiques et où se déploient les volontés de puissance impériales qui cherchent à modifier à leur avantage les règles du jeu.

Tel est bien le cas dans la négociation en cours. Les États-Unis ne cherchent pas à faire prévaloir une organisation équitable des échanges par une diminution proportionnée des tarifs douaniers et des subventions à l’exportation : ils veulent établir leur hégémonie agricole et culturelle sur le monde entier, en éliminant la concurrence des produits agricoles européens sur les marchés d’Afrique et du Proche-Orient, et en détruisant les foyers de création audiovisuelle en Europe. La ruse américaine coïncide avec la logique paradoxale du libéralisme économique : au nom du libre-échange, et par le moyen d’une libéralisation à sens unique, les États-Unis veulent établir une domination qui implique la disparition des partenaires commerciaux multiples et de la diversité des cultures. Cette ruse est d’autant plus grossière que les États-Unis ont été les premiers à soutenir leurs exportations agricoles, et qu’ils assurent les trois quarts de la diffusion audiovisuelle en Europe.

REFUS

Puisque les Américains tentent de faire prévaloir leurs intérêts, il est normal que la France veuille défendre les siens : une réduction des exportations agricoles subventionnées entraînerait de nouvelles mises en jachères et une accélération de l’exode rural ; une baisse de la production agricole française pourrait, en cas de caprices climatiques, nous rendre importateurs ; la déréglementation de l’audiovisuel nous placerait en situation d’aliénation culturelle et aggraverait encore le chômage.

Mais la France ne saurait être accusée d’égoïsme. En défendant son identité, elle préserve l’Europe tout entière de l’impérialisme culturel américain. En défendant ses intérêts agricoles, elle protège les pays pauvres contre les effets d’une hausse des prix engendrée par la suppression de subventions qui ne vont pas aux exportateurs (nos céréaliers) mais aux importateurs. Ces pays savent que cette hausse des prix serait généreusement compensée par des dons agricoles américains sous couvert de l’aide humanitaire (qui n’est pas prise en compte par le GATT) et que les États-Unis exerceraient alors une influence politique décisive.

Le général de Gaulle évoquait le pacte multiséculaire qui existe entre la France et la liberté des peuples du monde. C’est ce pacte qui fonde notre commune résistance à l’impérialisme américain.

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Editorial du numéro 607 de « Royaliste » – 18 octobre 1993