Dénouer, c’est défaire des nœuds. Or nos crises sont devenues d’inextricables entrelacs de causes et d’effets qui forment une crise globale, difficilement compréhensible, ingouvernable et meurtrière. Face à ce monde qui se dé-mondialise violemment, les oligarques et les populistes ont une tactique commune : montrer que l’on agit, ou que l’on va agir contre la crise globale en traitant ses causes partielles ou imaginaires. Pour relancer l’économie, rétablir la confiance. Pour empêcher le terrorisme chez nous, bombarder les positions de Daech en Syrie. Pour vaincre le chômage, arrêter l’immigration. Pour expliquer la crise d’identité, accabler les musulmans. Pour arrêter les migrants, fermer les frontières.

Ces formules sont grosses de déceptions déjà éprouvées ou à venir. L’économie de l’offre est inopérante. Les bombardements effectués par l’aviation française en Syrie n’ont pas empêché les attentats du 13 novembre. L’inversion de la balance migratoire (+ 25 000 entrées annuelles) n’aura aucune incidence sur l’économie et la société françaises. Le rétablissement des contrôles aux frontières n’empêchera pas les clandestins de passer par les champs et les bois suisses ou belges pour pénétrer sur le territoire national.  Cela ne signifie pas que les mesures ponctuelles sont inutiles mais leur mise en scène risque de nous faire oublier que la crise économique, la crise migratoire et l’offensive djihadiste se rencontrent en certains points et cumulent leurs effets destructeurs :

Les mesures d’austérité imposées par Berlin et Bruxelles ont incité des gouvernements irréfléchis à réduire les effectifs d’une Police nationale surchargée de tâches et d’une armée qui mène plusieurs opérations extérieures. La crise migratoire est l’une des conséquences de guerres étatsuniennes – en Afghanistan, en Irak et maintenant en Syrie – dans la méconnaissance des enjeux et des issues politiques des différents conflits. Au Proche-Orient, en Afrique et en Europe, les groupes djihadistes et les équipes terroristes sont le produit de frustrations politiques et de pathologies sociales, de répliques ultra-violentes à Guantanamo, aux prisons de la CIA, aux assassinats par drones, aux opérations militaires menées hors du droit international, aux pactes de corruption passées par divers dirigeants français avec l’Arabie saoudite et le Qatar, qui financent des groupes djihadistes et la propagande wahhabite en Europe.

Si j’ajoute à ce tableau l’osmose entre le capitalisme financier et le crime organisé, les destructions opérées par le libre-échange, les violences induites la logique déflationniste en zone euro, l’opération punitive menée actuellement contre le peuple grec, les impasses d’une politique de l’environnement qui ne prend pas les moyens nécessaires à sa réalisation, enfin l’écrasement de la démocratie par les efforts combinés des oligarchies nationales dans la zone euro, la conclusion ne peut être que parfaitement désespérante. Cette désespérance est d’ailleurs renforcée par le déjà vieux discours décliniste, par le catastrophisme cultivé par certains écologistes entre deux manœuvres d’appareil et par les sermons sur la culpabilité d’un Occident qui n’existe pas.

Il n’est pas de situation politique qui ne finisse par se dénouer mais plusieurs dénouements sont possibles.

La guerre civile est préconisée par l’extrême-droite identitaire qui rêve d’un nettoyage ethnique exercé à l’encontre de la composante réputée « arabe » ou « musulmane » de la société française. S’il conduisait à un passage à l’acte, le fantasme identitaire, stimulé par trente ans de propagande xénophobe, ruinerait l’unité nationale d’autant plus sûrement que la campagne terroriste de Daech a pour objectif l’éclatement de la société française sous l’effet de la peur. Après les attentats du 13 novembre, les Français ne sont pas tombés dans ce piège : ils ont prouvé leurs capacités de résilience et beaucoup ont réaffirmé un patriotisme latent. Pour le moment, la raison unitaire l’emporte sur la passion identitaire.

La domination impériale est une issue que nous voyons se préciser année après année : le rôle des Etats-Unis est reconnu et souhaité par les élites françaises qui trouvent naturel d’appliquer les concepts idéologiques et stratégiques mis en œuvre à Washington et de pousser toujours plus loin le libre-échange. Cette soumission ne protégerait pas la France des violentes réactions internes que suscite toute forme, ancienne ou nouvelle, de contrainte impériale. L’enjeu, que le complotisme fait perdre de vue, est encore trop peu perçu dans notre pays et ce n’est pas le nationalisme xénophobe qui montrera comment relancer la dialectique des empires et des nations.

La réaffirmation politique des nations européennes et plus particulièrement de la nation française est une autre possibilité. Nous l’avons vu s’esquisser en Grèce avant la capitulation d’Alexis Tsipras. Une autre esquisse apparaît au Portugal avec l’arrivée au pouvoir d’une gauche anti-austéritaire.  L’Allemagne affirme sa libido dominandi en toute bonne conscience tandis que l’Union européenne prouve une nouvelle fois son inexistence diplomatique, son impuissance face à la crise migratoire et son incapacité à conjurer la menace terroriste. La gouvernance française, depuis la tragédie du 13 novembre, est obligée d’accomplir des actes politiques : proclamation de l’état d’urgence, abandon verbal du pacte de stabilité au profit du pacte de sécurité, esquisse d’un changement de politique étrangère.

Ce n’est qu’un début, un très modeste début.

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