Conclu par la manifestation parisienne du 15 novembre, le deuxième Forum social européen a-t-il tenu les promesses du premier rassemblement de ce type (1), l’année dernière à Florence ? Non.

La dynamique florentine résultait de deux facteurs :

– la volonté affirmée par certains militants anti-libéraux de distinguer l’anti-mondialisme nord-américain, sympathique mais étranger au souci politique, des traditions européennes de la lutte sociale.

– la convergence entre le courant anti-mondialiste, le syndicalisme de résistance et les opposants à la guerre contre l’Irak.

Pour en finir avec la fiction de la « société civile mondiale », pour donner une perspective concrète aux révoltés, nous avions alors souhaité, avec bien d’autres opposants à l’ultra-libéralisme, la mise en forme de propositions trouvant leur cohérence dans la définition d’une politique nationale mise en œuvre par l’Etat.

Exprimés par plusieurs personnalités éminentes, les premiers éléments de ce programme n’ont eu qu’un faible écho dans la mouvance altermondialiste qui cultive l’idéologie anti-autoritaire et les nostalgies insurrectionnelles d’une extrême gauche classiquement caporalisée.

Faute d’issue politique, le mouvement qui était en puissance l’année dernière est resté un mouvance agitée de pulsions contradictoires, où l’on dédaigne toute idée de prise démocratique du pouvoir et où l’on se paie finalement de mots : manifester pour une « Europe des droits dans un monde sans guerre » ne signifie rien tant qu’on n’a pas fixé les lignes d’une politique étrangère susceptible de prévenir les conflits et instauré ou restauré l’autorité capable de donner force à la loi.

Privé de projet concret, le mouvement en gestation l’an dernier produit du négatif et l’action collective risque de se transformer en vaine agitation.

Déjà, l’hiver dernier, nous avions noté l’étrange pacifisme de ces militants « anti-guerre » qui brandissaient les drapeaux palestiniens en hurlant des slogans de mort, côtoyaient sans émoi les militants communistes kurdes – qui ne se sont pas fait connaître par la douceur de leurs mœurs – et toléraient la violence ouverte ou mal contenue des communautaristes islamiques. Les mêmes extrémistes ont défilé le 15 novembre à Paris.

Au printemps, le syndicalisme de résistance a montré ses limites face à un gouvernement raffermi par l’absence d’opposition politique et par la collaboration de la principale centrale syndicale de notre pays.

Cet automne, le Forum social a surtout exprimé son impuissance et étalé ses contradictions :

La prise de conscience mondiale des méfaits de l’ultra-libéralisme est en train de se transformer en bonne conscience d’Européens de l’Ouest satisfaits de s’être opposés à une guerre qui a eu lieu – sans avoir soutenu les Etats qui s’y opposaient.

La mise en scène médiatique de gentils écologistes, propre à satisfaire les anciens hippies assis devant leur téléviseur, masque le rôle moteur de l’extrême gauche européenne traditionnelle dans les rassemblements de masse.

Or les organisations trotskistes et anarchistes qui constituent l’aile militante de l’altermondialisme brandissent les drapeaux noirs d’il y a cent ans ou ressortent diverses figures et slogans peints sur des étoffes rouges dans les années soixante : leur « autre monde » est loin, très loin derrière eux.

Les rêveries écolo-pacifistes des altermondialistes « authentiques » se donnent pour des nouveautés prometteuses alors qu’elles constituent les traces dérisoires d’utopies qui n’ont rien donné (nous les avons explorées jusqu’au bout dans les années soixante dix), quant elles ne conduisent pas aux postulats réactionnaires énoncés par José Bové entre trois bouffées de pipe et deux vols long-courrier.

Ces critiques ne visent pas à désespérer les amis que nous comptons parmi les altermondialistes. Elles appellent à une décantation. Il est urgent de séparer les militants politiques des groupes anti-politiques (par exemple les Verts), des formations paramilitaires liées à des guérillas étrangères et des groupes communautaristes qui n’ont rien à dire sur la conduite de la politique économique et la reconstruction de l’Etat social. Telle est la première tâche à remplir, difficile, presque impossible. Presque…

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(1) Cf. l’éditorial de Royaliste n° 804, 25 novembre-8 décembre 2002 : « L’esprit de Florence ».

Editorial du numéro 826 de « Royaliste » – 2003