L’incendie de Notre-Dame de Paris a soulevé une intense émotion collective, que nous avons évidemment partagée. Mais ce ne sont pas les sentiments qui ont sauvé la cathédrale – seulement l’action résolue des sapeurs-pompiers et des policiers qui ont assuré le service d’ordre. Et ce ne sont pas les déclarations d’amour à Notre-Dame qui permettront qu’elle soit restaurée mais les architectes des Monuments historiques et les ouvriers agissant sous l’égide du ministère de la Culture. Ils devront tous agir selon les procédures prévues par nos lois et règlements.

Pour que l’on puisse à nouveau prier à Notre-Dame ou simplement l’admirer, il faut en effet la froide raison de l’Etat, propriétaire de la cathédrale depuis la loi du 9 décembre 1905 et qui a, par conséquent, la charge de la conservation de l’édifice et des réparations. La raison étatique s’accompagne nécessairement de dispositions budgétaires, établies par le gouvernement et votées par la représentation nationale. Ces principes n’auraient pas à être rappelés si le président de la République restait dans son rôle, si le gouvernement exerçait ses responsabilités.

Tel n’est pas le cas. Nous avons vu Emmanuel Macron décider que la « reconstruction » ne durerait pas plus de cinq ans et que la cathédrale n’en serait que « plus belle », sans attendre les conclusions des architectes et en oubliant que la France a signé la charte de Venise qui dispose que la restauration d’un monument « se fonde sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques ».

Ce n’est pas tout. Nous avons appris que les crédits affectés cette année aux réparations de la cathédrale étaient dérisoires et que l’Etat s’en remettait à la générosité internationale. Puis nous avons vu de très riches capitalistes rivaliser dans les dons pour la restauration de Notre-Dame et provoquer, par leur zèle soudain, l’indignation de ceux qui disent qu’on sauve plus facilement des pierres que les pauvres. Ces polémiques n’auraient pas eu lieu si le budget de l’Etat permettait, par l’imposition rigoureuse des contribuables les plus riches, de répondre à toutes les nécessités, sociales, culturelles, militaires… On préfère, en haut lieu, invoquer l’austérité et s’en remettre à la générosité privée pour protéger les vieilles pierres. Le « loto du patrimoine » et autres expédients signifient que le gouvernement se défausse de ses responsabilités par un chantage : payer de sa poche, ou pleurer sur les ruines.

Or les ruines importent toujours plus qu’elles-mêmes : la destruction atteint le paysage ou la forme de la ville. Nous l’avons toujours su et nous le savons encore mieux aujourd’hui : Notre-Dame est inscrite sur le ciel de Paris, sur une île du fleuve avec ses quais, ses maisons, ses cafés, ses boutiques et la cathédrale forme avec la ville un ensemble indissociable. Les belles villes sont comme les nations : des plébiscites de tous les jours. Les monuments élevés à la gloire de Dieu ou pour le prestige du prince sont toujours offerts au peuple qui consacre la beauté des lieux en venant y prier ou s’y promener. Il faut de la foule, de la vie – tant pis pour les esthètes – et il faut que cette foule, ce peuple, puisse continuer à se trouver bien d’être là, en accord avec l’Histoire, avec l’Esprit ou avec ceux qui viennent boire et danser sur les quais.

Ceux qui crient qu’on donne trop à Notre-Dame doivent être écoutés. Les innombrables discours sur la « politique de la ville » et les énormes crédits qui lui ont été consacrés ont abouti à la relégation dans des cités qui sont des anti-cités, dans de « grands ensembles » qui nient l’ensemble urbain, dans des zones assorties de ronds-points, polluées par la publicité et agrémentées de « grandes surfaces ». Il n’est pas étonnant que la révolte qui secoue la France soit venue des périphéries et que les Gilets jaunes viennent chaque samedi occuper le centre historique des villes.

On ne répondra pas à la colère populaire seulement par l’augmentation du pouvoir d’achat, des offres d’emploi et par le redéploiement des services publics. Sans cesser de veiller sur nos paysages, il faudra transformer en villes les espaces vaguement urbanisés selon notre génie architectural. Pour cette ambition nationale, M. Arnault et ses compères devront subir de très sévères ponctions sur leur capital.

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Editorial du numéro 1166 de « Royaliste » – avril 2019