La campagne référendaire a souligné une évidence que les oligarques niaient avec un mépris de fer : les Français continuent de former un peuple politique, en dépit de tous les fractionnements qui ébranlent notre collectivité, malgré les logiques individualistes et par le magnifique mouvement de résistance aux intimidations qui les a soulevés.

Après avoir disserté sur le « déficit démocratique » au lendemain du référendum sur le traité de Maastricht, la classe politico-médiatique s’était empressée d’oublier ses repentirs et ses promesses pour en revenir à sa conviction intime : dans leur grande majorité, les Français sont indifférents aux grands enjeux politiques ou trop occupés par leurs petites affaires pour s’en mêler et ils attendent les explications de leurs élites ; quand une colère populaire explose, c’est seulement le résultat d’une mauvaise stratégie de communication !

Or le peuple français a montré que, lorsqu’une question politique lui était posée, il est tout à fait capable de lire, de comprendre et de critiquer les textes les plus longs et les plus obscurs. Il ne fait pas de doute que, si tous les peuples européens étaient consultés par référendum sur le « traité constitutionnel », ceux-ci feraient preuve des mêmes capacités d’analyse et de jugement.

J’attire sur ce point l’attention de nos amis européens : avec Jacques Nikonoff et les militants d’Attac, avec certains élus de gauche et quelques élus de la droite modérée,avec maints juristes et économistes, les partisans du Non se sont livrés à un remarquable travail de clarification. Mieux : des propositions s’esquissent, insuffisantes à nos yeux (1), mais qui permettent déjà de poursuivre de manière beaucoup plus positive la lutte engagée.

Comment ?

Continuer, cela va sans dire, à penser et à agir en politiques, selon la dialectique de la résistance et de la révolution.

Cela signifie qu’il faut s’appuyer sur ce qui résiste. Depuis cinquante ans, les débats sur l’Europe, entre Français et avec nos partenaires européens, ont été obscurcis par les querelles entre fédéralistes et nationalistes, par les effets concrets puis par le souvenir de la guerre froide, par l’abandon des principes économiques (le tarif extérieur commun) qui rendaient la coopération possible, par les opérations en cours de destruction du modèle social européen.

Il est clair, maintenant, que les nations ont résisté à toutes les tentatives de « dépassement » menées dans la perspective d’une intégration pensée sur le mode fusionnel. C’est sur ces nations qu’il faut s’appuyer pour mettre en œuvre une nouvelle politique pour toute l’Europe. Ce projet est d’autant plus réalisable qu’il se vérifie, depuis la réunification allemande et l’effondrement soviétique, que l’identité européenne s’affirme dans et par les identités nationales. L’Union européenne se renforce par l’affirmation de la nation allemande. L’Europe confédérale est un projet possible parce que la Russie cherche sa forme nationale, qui sera singulière : sur un continent affranchi des logiques impériales, le concert pacifique des nations sera plus facile à organiser que par le passé.

Il ne s’agit pas de faire comme si cette Europe des nations confédérées était faite. Le mouvement historique que nous souhaitons s’accomplit dans les difficultés, les contradictions et la violence, ce qui fixe la responsabilité des nations déjà apaisées : au lieu de cultiver les fantasmes et de lancer des anathèmes, aider nos amis russes et turcs, ainsi que les peuples de l’ancienne Yougoslavie, à trouver les chemins de la paix civile dans la perspective du développement continental, qui favorisera les associations et les coopérations avec l’Afrique, le Proche et le Moyen Orient.

Tel qu’il s’est esquissé au cours de la campagne, le projet européen implique des révolutions politiques dans les nations qui auront à jouer un rôle décisif lors de la mise en œuvre de la politique de reconstruction. Ceux qui auront à conduire ces mouvements doivent rompre personnellement et sans délai avec les hautes classes moribondes et s’engager sur un programme européen et national qui peut être précisé avant la fin de l’année.

***

(1) cf. l’éditorial du n° 859.

Editorial du numéro 861 – 2005