Cher Claude Nicolet,

Les livres de référence n’ont pas d’âge mais il faut tout de même que nos plus jeunes lecteurs, qui seront bientôt les vôtres, sachent qu’ils étaient à peine nés quand vous avez publié votre ouvrage magistral sur « L’Idée républicaine en France » (1). L’ayant lu avec un intérêt passionné, j’en avais publié une première critique (2) à laquelle vous aviez répondu deux ans plus tard lors d’un de nos Mercredis. Notre amical débat s’était poursuivi à France culture, et nous avions commémoré ensemble la fondation de la première république lors d’une émission mémorable qui avait réuni, sous l’égide de Patrice Gélinet, Blandine Kriegel, Odile Rudelle, Pierre Chaunu. C’était en 1992. Depuis longtemps déjà j’incitais les dirigeants socialistes à étudier votre livre, mais en vain. Et je m’étais étonné devant vous, à la fin des « années Mitterrand » que le président de la République ne vous ai jamais accordé d’entretien en tête à tête alors qu’il prêtait attention aux bavardages prétentieux de tant de courtisans…

 

Le mot et la chose

Hélas, cher Claude Nicolet, la gauche, votre famille, paie très cher son inculture volontaire. Certes, la République est invoquée sur tous les tons, de même que « citoyen » est devenu l’adjectif à la mode, mais l’historien du « Métier de citoyen » (3) s’amuse à juste titre de cet adjectivisation tardive, qui recouvre aujourd’hui toutes sortes de marchandises, suspectes ou manifestement avariées. Notre République ne va pas mieux : l’idée se dégrade en technique communicationnelle lorsqu’un Lionel Jospin se croit obligé, pour faire pièce au dissident du Mouvement des Citoyens, d’évoquer à vingt-huit reprises la République dans un seul et même discours !

De toute évidence, l’inflation du mot marque l’épuisement de la chose publique. Nous ne pouvons nous y résigner. Renoncer à écrire et à parler serait désespérer de la République elle-même qui est, comme vous l’avez souvent écrit, « une pédagogie ». Sur l’instruction civique, à laquelle vous consacrez une bonne part de votre livre, je ne peux vous faire part de toutes mes réactions. En voici une, cependant : dire que les enfants et les adolescents sont des « barbares »(page 167) relève d’une bien triste philosophie – celle du républicanisme de la fin du 19ème siècle, celle de la bourgeoisie de la Belle Epoque qui craignait et méprisait la prétendue sauvagerie du prolétariat urbain et suburbain. Ce n’est jamais sans graves conséquences pour la personne humaine qu’on refuse de prendre en compte l’héritage judéo-chrétien… Mais je dois aujourd’hui m’en tenir au sujet principal, à la matière que nous avons à remettre, stricto sensu, en valeur : la res publica, la politeia, le souci et l’exigence du bien commun.

Sur l’urgence d’une restauration (ou si vous préférez d’une ré-instauration) du Politique en tant que tel, par la recherche savante, par sa diffusion militante, nous sommes en plein accord. Mais sur l’idée à faire valoir ? Presque. Pas tout à fait.

Quelle tradition républicaine ?

Nous sommes, me semble-t-il, assez proches quant à l’histoire de la République à l’époque moderne et sur celle du républicanisme français. Ainsi j’espère que, après avoir lu votre tout récent ouvrage (4), Jean-Pierre Chevènement cessera d’opposer bloc à bloc « l’Ancien Régime » et « La République » et n’affirmera plus que, dans la société pré-révolutionnaire, chaque province édictait ses propres lois.

A propos de la constitution de 1791, vous n’avez pas tort d’évoquer (p. 46), en des termes qu’il faudrait cependant discuter un par un, « la tradition monarchique française centralisatrice, absolutiste, mais aussi égalisatrice et étatique. Ce sont les bureaux de la monarchie qui, depuis trois quarts de siècles, bataillaient contre les « corps intermédiaires » chers à Montesquieu et brisaient les cours souveraines. Ce sont eux qui affirmaient « qu’il n’y avait point en France d’autorité supérieure à celle » des ordonnances royales ; que la souveraineté était « une et indivisible ». Et vous rappelez avec raison que c’est contre les prétentions de la papauté et contre les survivances du droit romain impérial « que le roi de France s’était affirmé « gallican » et qu’il imposait la suprématie de ses ordonnances et de ses codes. Bref , concluez-vous, même s’il la confisquait en sa seule personne, c’est bien au nom d’une nation souveraine indépendante et unitaire qu’il parlait ». J’espère que vous serez invité à commenter ces quelques lignes lors de la prochaine université d’été du Mouvement des Citoyens, et j’ose proposer que notre amie Blandine Kriegel participe à cet exercice nécessaire.

J’apprécie non moins votre référence à la Déclaration de 1789, texte fondateur de la tradition républicaine (du moins à l’époque moderne) mais il me paraît utile de préciser qu’il est d’inspiration et d’écriture monarchienne dans ses affirmations essentielles : « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation » ; « la loi est l’expression de la volonté générale ». Mais comme vous avez raison de souligner que c’est la constitution monarchique de 1791 qui proclame, en écho à la Nuit du 4 août, que « Il n’y a plus ni noblesse, ni pairie, […] ; ni vénalité, ni hérédité d’aucun office public […] ; ni pour aucune partie de la nation, ni pour aucun individu, aucun privilège… Le royaume est un et indivisible. ». Et ceci, qui nous renvoie à la question corse : « La souveraineté est une, indivisible, inaliénable et imprescriptible ; elle appartient à la nation ; aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice ».

Quant à ses principes fondamentaux, notre tradition républicaine est sans conteste monarchique et pour partie monarchienne (5) et fortement marquée par le libéralisme politique. D’où le violent paradoxe jacobin qui, après avoir éradiqué le monarchiennisme et toute idée de modération politique, s’approprie la République (terrible « confiscation » !) en ruinant ses principes.

Je ne cherche pas à réchauffer de vieilles querelles, mais il me semble bien, cher Claude Nicolet, que nous sommes, nous autres royalistes, plus à l’aise dans la tradition républicaine que les tenants du républicanisme pur et parfait. C’est une grande chose que cette tradition millénaire se confonde avec toute l’histoire de France. Et c’est un bonheur de constater avec vous que la fameuse « liberté des modernes » est formulée par les penseurs du libéralisme politique, alors que le républicanisme se nourrit de la « liberté des Anciens » – et surtout de cette Rome antique qui reconnaît le citoyen, mais point l’homme en tant que tel.

Un républicanisme jacobin qui détruit l’Etat (médiateur fonctionnel et rationnel), une modernité politique, démocratique, qui se construit difficilement contre le mythe romain cultivé par les « républicains de collège » du 18ème siècle, contre la nostalgie robespierriste, contre le putschisme blanquiste, voilà une conclusion troublante que vous discuterez sans aucune doute. Je ne saurais oublier vos savantes pages sur l’héritage de l’Antiquité, qui était récusé par d’authentiques républicanistes, comme Volney. Mais la citation que vous faites de cet « Idéologue » (p. 59) est à proprement parler insoutenable : « il faut, disait Volney, nous débarrasser des Grecs et des Romains comme nous nous sommes débarrassés des Juifs et des chrétiens ». Si on liquide la médiété aristotélicienne, la liberté « inventée » par le peuple d’Israël, l’égalité des hommes proclamée par les religions monothéistes et la définition chrétienne de la personne, que reste-t-il des principes réaffirmés par les grands ancêtres de 1789 ?

Je note d’ailleurs que vous avouez un réel embarras quant à notre héritage révolutionnaire puisque vous datez la tradition républicaine (ou plus exactement républicaniste) de l’année 1879. Mais même cette tradition là n’est pas pure : vous reconnaissez volontiers (p. 94) que les républicanistes de 1875 « avaient fini par se coucher avec délices dans le lit d’une constitution « orléaniste » et que leurs héritiers de 1981 « ont adopté, sans trop d’états d’âme, une constitution « gaulliste ». Eh oui ! C’est un radical de gauche, François Luchaire, qui nous a présentés lors d’une réunion du comité national de soutien à François Mitterrand en 1988. Je m’y sentais tout à fait à ma place, aux côtés de ceux qui avaient accepté l’œuvre des monarchistes libéraux du 19ème siècle et la monarchie élective du général de Gaulle.

Vos fortes pages sur Rousseau, sur Condorcet et sur les Idéologues mériteraient bien des commentaires mais je veux pas perdre de vue les questions urgentes. Même si le néo-jacobinisme peut faire illusion quelque temps, il me semble que la vieille tradition républicaniste est épuisée et qu’il nous faut repenser la République en levant des ambiguïtés redoutables qui portent sur le concept de souveraineté, sur l’homme et le citoyen, sur le peuple et la nation (6). Contrairement à ce qu’affirment les prétendus pragmatiques, notre vie politique ne renaîtra que si nous poursuivons, les uns et les autres, notre effort de réflexion. Dans ces mêmes colonnes (7), Blandine Kriegel nous disait récemment que, pour construire la citoyenneté républicaine, « il faut commencer par refaire la généalogie de la modernité ». « Continuons à faire la philosophie de la République démocratique ! » s’exclamait-elle en concluant notre entretien. Nous pouvons tous deux, cher Claude Nicolet, souscrire à ce mot d’ordre.

***

(1) Claude Nicolet, L’Idée républicaine en France, Essai d’histoire critique (1789-1924), Gallimard, 1982.

(2) cf . La République au roi dormant, Hachette, 1985, 4ème partie, chapitre I.

(3) cf. C. Nicolet, Le métier de citoyen dans la Rome républicaine, Gallimard, 1976.

(4) Histoire, Nation, République, Editions Odile Jacob, 2000.160F.

(5) cf. l’article de Robert Griffith : «L’héritage monarchien dans la France contemporaine»dans notre revue Cité n° 34.

(6) La prochaine session de l’IFCCE ( 21 et 22 octobre à Angers) sera consacrée au Peuple.

(7) cf. Royaliste n° 725, 22 mars-4 avril 1999.

 

Article publié dans le numéro … de « Royaliste –