Fascinantes connexions

Tous connectés ? Ce n’est pas encore le cas, mais le mouvement paraît irrésistible. Il importe de mesurer le chemin technologique parcouru en très peu de temps : une nouvelle société mondialisée est en train de naître.

Les « téléphones intelligents » ou smartphones, qui sont en fait des ordinateurs de poche, sont devenus des compagnons familiers qui permettent de lire le courrier, d’écouter une chanson ou de regarder un film partout où l’on peut capter les ondes. Portables ou non, les ordinateurs nous relient au monde, à domicile ou dans le train, en attendant que leur fonctionnement soit autorisé dans les avions. D’une manière ou d’une autre, on peut se connecter grâce à une application* pour commander un taxi, un repas ou un livre, lire son journal, consulter un dictionnaire, découvrir l’histoire du Turkménistan.

Le réseau est mondial et il faut aller dans le désert ou au cœur des quartiers les plus pauvres de la planète pour trouver des modes de vie et des rapports sociaux qui ne sont pas affectés par la connectivité. Telle est la caractéristique principale de la mondialisation qu’il ne faut pas confondre avec la globalisation financière : la mondialisation des nouvelles techniques est un phénomène sur lequel il n’est pas possible de revenir alors que le système financier peut s’autodétruire ou être peu à peu remplacé par de nouveaux dispositifs économiques, monétaires et financiers.

La mondialisation technologique a été très rapide et les innovations se succèdent à un rythme frénétique. L’ordinateur personnel Apple II est commercialisé en 1977. Le système du World Wide Web est mis au point en 1989 au CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) qui a mis son logiciel dans le domaine public en 1993 et les premiers navigateurs sur la Toile – Netscape, Yahoo ! – sont créés dans la foulée. La plateforme de vente en ligne Amazon est créée en 1994. L’entreprise de services technologiques Google a été fondée en 1998 dans la Silicon Valley et développe ensuite son moteur de recherches, qui est aujourd’hui utilisé dans le monde entier. Le réseau social Facebook a été mis en ligne en 2004 et le réseau Twitter est apparu en 2006. Le téléphone intelligent apparaît en 2007 et assure désormais une connexion spatiotemporelle ininterrompue par le biais des « magasins d’applications » dont le modèle est ITunes. Depuis lors, la connexion entre les personnes s’accompagne d’une connexion croissante entre les objets qui forment de gigantesques réseaux invisibles et sans frontières.

Le développement prodigieux de la communication numérique paraît en tous points positif. On travaille mieux grâce au correcteur orthographique et aux milliards d’informations immédiatement consultables. Le catalogue des divertissements – jeux électroniques, musique, films – est inépuisable. On est à chaque instant en relation avec sa famille et ses amis : quelles que soient les distances on peut bavarder et se voir sur Skype, échanger des textes et des photos avec WhatsApp. Tout paraît simple, utile, instantané et de surcroît très amusant, ludique selon l’adjectif à la mode. Cette apparente bienfaisance de la technique est renforcée par le discours des principaux concepteurs des objets et systèmes que nous utilisons. Steve Jobs (1955-2011), créateur d’Apple, du Macintosh, de l’iPhone et de l’iPad, Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, et Jeff Bezos, patron d’Amazon, cultivent ou ont cultivé une image de jeunesse et de décontraction, à l’opposé de la figure traditionnelle du capitaliste. Ils se présentent et sont considérés comme des visionnaires, des prophètes du monde qui vient et ce n’est pas par hasard qu’ils sont désignés comme « gourous ». La mort de Steve Jobs a provoqué des manifestations de désolation dans le monde entier, et l’inventeur fait encore l’objet d’un véritable culte. Cette impression de jeunesse, de souplesse et de dynamisme est renforcée par l’idée que le monde nouveau est construit par de petites entreprises innovantes – les « jeunes pousses » ou startups – qui viennent bousculer les lourdes structures de la vieille économie.  Tel qu’il se présente et s’auto-glorifie, le nouveau monde est assurément fascinant. Mais sommes-nous sûrs d’aller vers un avenir radieux ?

Un nouveau capitalisme

De gentils gourous. Des « jeunes pousses » innovantes. Des techniques libératrices. Une mondialisation heureuse qui favorise les échanges de biens et de services… Le progressisme numérique ne cesse de faire valoir ses atouts dans les émissions télévisées et dans d’innombrables articles qui montrent les nouvelles prouesses de la robotique et qui poussent à l’imitation du modèle californien.

La magie du numérique et du Wi-FI (Wireless Fidelity, ce qui ne veut rien dire) font croire à un monde déterritorialisé, sans frontière, étranger aux nations et aux empires. Pourtant, il y a des noms, des lieux, des termes qui disent clairement que les nouvelles réalités technologiques soient ancrées dans un territoire et dans une culture. Steve Jobs est né à San Francisco et mort à Palo Alto et les grandes entreprises de technologie – Apple, Facebook, Google – sont installées dans la Silicon Valley, la Vallée du Silicium, au sud de la baie de San Francisco. C’est dans « The Valley » que naît le mythe du garage comme lieu d’innovation car c’est en 1939 que deux étudiants de Stanford, William Hewlvett et David Packard, fabriquent un oscillateur radio dans le garage familial devenu un musée à la gloire des libres entrepreneurs. On oublie cependant que la Silicon Valley a accueilli l’université de Stanford dès 1891, des centres de recherches militaires dans les années trente, et les unités de recherches de très grosses firmes – IBM en 1952, Lockheed en 1956 – bien avant que les gourous de la fin du siècle y déploient leur génie au sein de leurs mythiques startups.

D’ailleurs, les « jeunes pousses » innovantes ne sont pas restées dans leur état originel. Les principales entreprises de la Silicon Valley sont devenues des monstres réunis dans un acronyme : Google, Apple, Facebook et Amazon forment le groupe des GAFA ou GAFAM si l’on ajoute Microsoft.  Ces grandes compagnies californiennes ont développé en une dizaine d’année une puissance financière colossale. En juin 2017, la valorisation boursière d’Apple se montait à 850 milliards de dollars (682 milliards d’euros), la valorisation d’Alphabet, la maison mère de Google, atteignait 650 milliards de dollars, celle de Microsoft 516 milliards de dollars, devançant de peu Facebook (493 milliards) et Amazon (474 milliards). Google capte 90% des recherches sur Internet aux Etats-Unis et en Europe ; chaque mois, deux milliards de personnes consultent leur compte Facebook et ces deux compagnies attirent plus des trois-quarts du marché publicitaire aux Etats-Unis. Le nouveau capitalisme, comme l’ancien, connaît des situations de monopole mais l’analyse marxiste s’y trouve contredite car la perspective est celle d’une hausse tendancielle du taux de profit grâce aux immenses possibilités qu’offrent les nouvelles technologies qui sont en grande partie affranchies des contraintes matérielles.

Le stockage de milliards de données des banques informatiques et le travail silencieux des algorithmes ont permis de raffiner les techniques publicitaires. Nous nous servons gratuitement du moteur de recherche de Google, nous entrons gratuitement sur le réseau social offert par Facebook et l’abonnement à Microsoft est modique par rapport aux services obtenus en matière de traitement de texte, de stockage, de photos… Mais cette gratuité est un piège attrayant, apparemment inoffensif et très vite familier qui permet d’accumuler d’innombrables informations sur l’individu qui consomme de l’information, de la musique et du film sur la Toile. Quelque part aux Etats-Unis, une machine enregistre nos habitudes, nos goûts, nos opinions politiques, notre pratique religieuse, nos intentions d’achat et nos achats effectifs selon les sites consultés et les commandes passées. Puis l’algorithme propose à chacun, en fonction de son profil, des livres, des chaussures, des vacances… Pour tout client ramené, Google, You tube et Facebook, entre autres, perçoivent une redevance de l’entreprise qui a reçu la commande.

La technologie n’est pas neutre. Elle est mise au service d’un projet commercial en vue d’un profit maximum. Si les acheteurs et les vendeurs sont satisfaits, pourquoi s’en inquiéter ? C’est que cette technologie prodigieuse et ce nouveau capitalisme ont été mis au service d’une redoutable utopie.

L’utopie technicienne

L’infrastructure technico-économique dessine la nouvelle figure du monde selon un processus qui est inévitable et bienfaisant : c’est du moins ce qu’affirme le progressisme contemporain qui milite pour le développement du modèle californien.

Ce discours est séduisant car il correspond aux valeurs de la modernité : individualisme, justification de l’activité économique par le profit, mondialisation. Les chefs d’Etat, les entrepreneurs et les journalistes qui reprennent les thèmes optimistes du progrès technologiques croient qu’ils épousent le réel. Ils cultivent en fait une illusion car la réalité technique, économique et sans-frontières est elle-même le fruit d’une utopie typiquement américaine et plus précisément californienne.

Les Etats-Unis ne sont pas seulement le « paradis de la libre entreprise » où l’on cultive l’effort individuel. La religiosité américaine intègre ces valeurs individuelles et capitaliste dans un projet de réalisation du paradis sur terre par les œuvres techniques. Alors que l’Europe est le continent des utopies politiques, l’Amérique est la terre des utopies technologiques. Les romans, dès le XIXème siècle, puis le cinéma, foisonnent de technological utopies qui répandent l’idée que la technique va créer un monde meilleur, une vie saine, une santé parfaite. Les chercheurs de diverses disciplines travaillent dans cette perspective de même que certains industriels. Le docteur John Harvey Kellogg, par exemple, inventa en 1894 ses célèbres corn flakes pour des raisons médicales et hautement morales – les flocons de maïs ayant selon lui un effet anti-aphrodisiaque – donc pour le plus grand bien de l’humanité.

Dès lors, il n’est pas étonnant que la Californie soit aujourd’hui la terre d’une utopie technologique qui a pris naissance dans les années soixante. La Silicon Valley est le lieu où se viennent se mêler l’évangélisme et le messianisme américains – la « destinée manifeste » – l’orientalisme hippie et les nouvelles technologies. Jeffrey S. Young, le biographe de Steve Jobs, décrit le climat qui régnait chez Apple lors de la mise au point de l’ordinateur Macintosh : « La volonté d’évangélisation présente chez Steve, sa croyance dans l’aspect bénéfique du rêve qu’il poursuivait, dans le fait que la vérité était du côté des ordinateurs, étaient répandues chez tous les employés. Les gens entraient chez Apple comme ils seraient entrés en religion, et ils devenaient à leur tour les adeptes de cette religion. Il y avait chez eux une ferveur évangélique, ils formaient une secte qui était partie de Cupertino et s’était diffusée dans tout le pays. Si l’on ne saisissait pas l’esprit de cette religion, si l’on ne tentait pas de pénétrer ses dogmes, on était excommunié ». En 1972, Steward Brands, fondateur d’une communauté virtuelle devenue célèbre, décrivait l’ordinateur comme un nouveau LSD et expliquait qu’il était l’instrument d’une action révolutionnaire visant à « désinstitutionnaliser la société et donner le pouvoir aux individus ». Le nouveau monde serait celui des entrepreneurs géniaux, de l’individu émancipé par les réseaux sociaux, de l’échange et du partage, de l’accès de tous au savoir, de la démocratie horizontale, de la paix et de l’harmonie universelle. Tel est bien le projet de Google : « Nous avons la conviction qu’il est possible de rendre le monde meilleur grâce à la technologie. C’est, en quelque sorte, dans nos gènes ».

L’esprit de la Silicon Valley est résolument optimiste, moral, antipolitique dans la mesure où ses gourous annoncent une nouvelle version de la fin de l’histoire dans un monde réconcilié par la technologie. Son utopie, telle qu’elle se raconte, est universellement bienveillante. Elle recèle pourtant les pires menaces.

L ’anticivilisation

Les totalitarismes du XXème siècle déployaient des systèmes de contrainte et de surveillance policière qui donnaient au tyran les moyens de la terreur. Le nouveau totalitarisme qui s’annonce est doux mais il peut établir une totale transparence de l’individu et établir au nom du progrès un antihumanisme radical.

Le culte libertaire et plus précisément libertarien de l’individu qui se réalise par lui-même, hors de toute autorité instituée et de toute contrainte hiérarchique, est en parfaite symbiose avec l’utopie technicienne d’une libération de toutes les potentialités humaines. Le nouveau progressisme reprend le thème de la perfectibilité infinie dans une version rationnelle et en même temps ludique qui permet d’envisager que l’homme devienne plus qu’humain. L’homme nouveau que les révolutionnaires des siècles passés voulaient forger par l’embrigadement idéologique et la militarisation peut naître de la technique et de ses gourous.

Il apparaît une nouvelle fois que l’enfer est pavé de bonnes intentions. La technologie libératrice et la doctrine libertarienne résolument émancipatrice sont en train de produire une anti-société, négatrice de la liberté humaine et de l’homme en tant que tel.

Les gourous de la Silicon Valley ne sont pas des génies bienveillants. Sous la nonchalance affectée, il y a chez eux une volonté de puissance d’autant plus totale que la technique semble leur permettre de franchir toutes les limites. Les hommes les plus riches du monde dirigent des entreprises qui ont acquis des positions de monopole et qui détruisent la concurrence par élimination ou par absorption. Ils se voient en élus guidant le peuple et Steve Jobs se plaçait lui-même au niveau d’Einstein et de Gandhi. La Silicon Valley et ses répliques dans le monde cultivent ce rêve de toute puissance et il n’est pas étonnant que la Californie ait vu naître le transhumanisme, qui affirme que la technique permet d’envisager concrètement l’immortalité de l’homme. Divers personnages qui n’ont aucune connaissance médicale proclament qu’on peut vivre mille ans, ce qui prêterait à sourire si Google ne travaillait pas à « l’allongement de la vie ». Certains annoncent le couplage de l’individu et des microprocesseurs ou encore la numérisation de la conscience selon une conception réductrice de la personne humaine. Il n’y a rien de sérieux dans le transhumanisme mais cette idéologie séduit et attire des masses considérables de capitaux.

Les promesses de la science-fiction ne fabriqueront rien d’autre que les films tournés à Hollywood alors que les mastodontes industriels de la Silicon Valley sont en train de créer à l’échelle du monde une société de castes très rigoureusement hiérarchisée. Au plus près des demi-dieux qui dirigent Facebook ou Amazon et des principaux chefs d’entreprise, se tient l’élite des mathématiciens qui conçoivent les algorithmes capables de perfectionner sans cesse les systèmes connectés. On trouve ensuite une caste moyenne de chercheurs, de programmes, de spécialistes de la mercatique et des opérations financières, qui dispose de bonnes conditions de travail et de rémunération et qui est persuadée qu’elle travaille au progrès général du genre humain. La troisième caste est celle, innombrable, des exécutants asservis et invisibles : personnel robotisé, hommes, femmes et enfants, des usines chinoises ou coréennes qui fabriquent nos téléphones portables en absorbant des substances toxiques. La dernière caste, visible, familière, est celle des travailleurs « indépendants » qui sont liés à une plateforme informatique de taxis, de location d’appartements et de villas, et qui supportent tous les coûts et tous les risques de leur activité pour une rémunération médiocre.

L’idéologie californienne et la numérisation généralisée sont en train de faire émerger un nouveau totalitarisme, cette fois fascinant dans la perspective offerte et agréable dans le quotidien. Il donne des possibilités inouïes de divertissement et d’apprentissages mais il demande en contrepartie un prix exorbitant : la transparence totale et permanente de nos désirs et de nos actes, déjà esquissée par tous les moyens qui nous rendent repérables ; l’abandon de notre faculté de jugé, donc de notre liberté, aux machines chargées de décider pour les êtres humains en éliminant les erreurs et les à peu près qui marquent une grande partie de nos vies.

Le nouveau progressisme ne porte en lui qu’une seule promesse, nichée dans sa logique : la mise à mort de l’homme par une technologie contrôlée par quelques illuminés. Il faut se convaincre de la réalité de la menace avant de concevoir les moyens d’y répliquer.

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Définitions

Numérique : tout ce qui se présente sous le forme de nombres (numerus) et qui peut faire l’objet d’un codage informatique : caractères d’imprimerie, images, sons. La télévision est devenue numérique, comme la photographie et la téléphonie.

World Wide Web ou Web : c’est littéralement la Toile (web) mondiale (world wide) en référence à la toile d’araignée (spider’s web) qui permet de partager des informations publiées sur des sites installés sur le réseau Internet.

Algorithme : suite finie d’opérations ou d’informations qui permettent de résoudre un problème ou de parvenir à un résultat. Les algorithmes sont utilisés dans la vie quotidienne – par exemple la recette de cuisine. Les algorithmes numériques utilisent la logique mathématique pour des opérations traitées par ordinateur.

Application : logiciel qui permet de réaliser plusieurs tâches – par exemple un jeu vidéo, un navigateur pour la Toile.

Intelligence artificielle : ensemble de théories et de techniques utilisées pour construire des machines capables de simuler l’intelligence.

Références

Lucien Sfez, La santé parfaite, critique d’une nouvelle utopie, Seuil, 1995.

Jeffrey S. Young, Steve Jobs, un destin fulgurant, Micro Application, 2002.

Eric Sadin, La vie algorithmique, Editions L’Echappée, 2015.

Philippe Vion-Dury, La nouvelle servitude volontaire, Enquête sur le projet politique de la Silicon Valley, Editions FYP, 2016.

Eric Sadin, La silicolonisation du monde, L’irrésistible ascension du libéralisme numérique, Editions L’Echappée, 2016.

 

Article publié sous pseudonyme – 2018