En France, l’évocation de la Révolution d’Octobre 1917 s’inscrit dans le cadre de la recherche historique. Très peu de Français rêvent encore à la prise du Palais d’Hiver et Lénine n’est plus du tout une référence politique. En Russie, Vladimir Illitch est toujours inscrit dans la mémoire collective : les statues de Lénine sont très nombreuses dans les villes et Moscou a gardé son avenue Leninskaya dominée, quand on vient du Kremlin, par une immense statue du personnage. Adulé à l’époque soviétique, celui que les enfants appelaient diadouchka Lenina, Petit oncle Lénine, paraît hors conflits et règlements de compte : ses statues ne sont ni fleuries ni maculées de slogans hostiles. Il est entré dans l’histoire russe, beaucoup, jeunes et moins jeunes, le considèrent comme le fondateur de la Russie moderne et c’est tout.

D’ailleurs, la commémoration de la Révolution d’Octobre est Russie est des plus discrètes. Du côté du Kremlin, la ligne est fluctuante et traduit un réel embarras. Dans un article qu’il a consacré a la nouvelle historiographie et à la mémoire de la Russie postsoviétique (1), Georges Nivat remarque que Vladimir Poutine avait déclaré en février 2016 devant l’Académie des sciences que Lénine lui semblait responsable de la destruction de l’Union soviétique parce qu’il avait élaboré un fédéralisme socialiste. Ceci après avoir affirmé à maintes reprises que l’éclatement de l’URSS en 1991 était une catastrophe. Lénine permettrait donc de dénoncer tout à la fois la création de l’Union soviétique et sa disparition ? Sans référence au crâne dégarni de diadouchka Lenina, cette explication paraît tout de même quelque peu tirée par les cheveux…

L’embarras officiel correspond à la complexité des sentiments et opinions qui agitent les Russes et que les Français sont les seuls à pouvoir comprendre ou du moins deviner puisque la Révolution d’Octobre est, après la Révolution française, la seule à « figurer l’histoire universelle » (2). Depuis deux siècles, nos interprétations et nos débats sur notre Révolution demeurent passionnés et il n’y aura jamais de représentation consensuelle de l’événement. Pour les Russes, la relation au passé est beaucoup plus difficile que la nôtre. Alors que les historiens et les polémistes français se sont toujours exprimés librement sur 1789 et 1703, en Russie la recherche historique n’est libre que depuis trente ans et la mémoire collective comme maintes mémoires individuelles supportent des tragédies beaucoup plus déchirantes et coûteuses en vies humaines que les nôtres : la guerre civile de 1917 à 1919, la terreur stalinienne et le Goulag, les divisions et les conflits internes provoqués par l’occupation allemande qui sont maintenant connus grâce à la publication d’ouvrages sur l’armée Vlassov qui combattit avec les Allemands… Georges Nivat montre une Russie qui se cherche, à travers les orientations officielles, les réhabilitations de Staline par divers historiens et le maintien de L’Archipel du Goulag au programme des écoles.

On comprend la prudence du président russe qui se borne à recommander une « analyse honnête » d’Octobre, en vue d’une commémoration qui doit viser la « réconciliation nationale », « éviter de raviver la discorde, la haine, le ressentiment liés au passé » selon les propos rapportés par Marc Ferro (3). On comprend aussi que le peuple russe, dans sa très grande majorité, communie dans la glorification de la Grande Guerre patriotique et dans la Victoire du 9 Mai célébrée par de grandes parades militaires : même si l’on a toujours su que le peuple russe n’a pas formé un bloc compact face aux Allemands, la mémoire de la guerre de 1941-1945, qui a effacé celle de 1914-1917, est la seule qui soit unifiante pour une Russie qui a failli mourir trois fois en un seul siècle – après la prise du pouvoir par les Bolcheviks, pendant la guerre et lors de la chute de l’Union soviétique.

Dans ce travail complexe et très normalement confus de la mémoire, que reste-t-il de la Révolution de 1917 ? Au terme de son étude sur 1917 dans la mythologie soviétique et communiste (4) Sophie Coeuré écrit que ce passé « est le plus souvent oublié, normalisé dans une temporalité qui ne fait plus de la révolution d’Octobre l’unique rupture fondatrice, ni pour la Russie, ni pour le monde, ni a fortiori pour la France, mais permet par là même à l’événement 1917 de reprendre vie comme sujet d’histoire ».

Quant à l’histoire, il faut lire l’article que Georges Nivat consacre à La Roue rouge de Soljenitsyne (5), au regard que l’écrivain porte sur la première révolution russe, celle de février, comparé aux travaux d’Isaac Deutscher – La Révolution inachevée – et d’Orlando Figes, auteur d’un ouvrage récent sur La Révolution russe. Soljenitsyne affirmait que Février 1917 ne mérite aucune commémoration et telle est bien la ligne officielle. Cela n’empêchera pas la publication de travaux, qu’on souhaite traduits en français, sur Kerenski et sur Milioukov.

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(1)  Cf. Georges Nivat : « Staline avec nous », Revue Le Débat, n°190 – mai-août 2016. Editions Gallimard.

(2) François Furet : « 1789-1917 : aller et retour », Le Débat, n°57 – novembre-décembre 1989.

(3) Cf. Marc Ferro : « Révolution d’Octobre : que doit-on commémorer ? » Le Débat, n°196 – septembre-octobre 2017.

(4) Cf. Sophie Coeuré : « Un passé peu encombrant », Le Débat, n°196.

(5) Georges Nivat : « Soljenitsyne d’octobre à février 1917 », Le Débat n°196.

Article publié dans « Royaliste » – 2017