Directeur de la revue Esprit, Olivier Mongin vient de publier aux éditions du Seuil un important essai sur la société démocratique française, qu’il observe notamment à travers ses productions cinématographiques. Inquiet du déficit politique que connaît notre pays, et soucieux de voir naître une nouvelle citoyenneté, il nous a fait part d’inquiétudes et d’espoirs qui rejoignent les nôtres.

Royaliste : Pour comprendre notre société, ses rêves et ses peurs, vous allez au cinéma. Est-ce une bonne méthode ?

Olivier Mongin : Il me paraît intéressant de réfléchir sur un certain nombre de films, qui permettent de mieux comprendre ce que la sociologie la plus objective ne saisit pas toujours. Sans mépriser le savoir institutionnel, je pense qu’il ne suffit pas à rendre compte de la « chair » du social. Plus précisément, il me semble que la réflexion politique contemporaine (en dehors de celle qui est marquée par Tocqueville) ne permet pas de bien comprendre un certain nombre de changements politiques, et notamment le déficit dans la citoyenneté. Une lecture des mythologies contemporaines et un savoir objectif peuvent se renforcer l’un l’autre – telle est en tout cas mon ambition.

Royaliste : Que retenez-vous de films comme La vie est un long fleuve tranquille ou Le Grand bleu ?

Olivier Mongin : Le premier film permet de s’interroger sur le consensus à la française qui marque le déclin des grandes passions idéologiques : c’est le conte d’une société qui aurait de moins en moins de divisions sociales. Mais, regardé de plus près, on voit que cette réconciliation des classes est une fiction, que le consensus des années quatre-vingt est illusoire – ce que l’on constate dans les banlieues aujourd’hui.

Quant au Grand bleu c’est une mythologie dans laquelle se projette toute une jeunesse. A travers ce film, et à travers Nikita, j’ai essayé de comprendre comment la passion se vit ou ne se vit pas dans notre société. Alors qu’on nous dit que nous vivons dans un monde sans passion, Le Grand bleu nous montre un individu qui se désolidarise du monde et qui intériorise sa violence : indifférent à la relation familiale, à la relation amoureuse, il vit une passion extrême qui le conduira à la mort au nom d’une indifférence aux passions quotidiennes de ce monde. Ce film, qui est généralement interprété comme un film sur la fusion avec la nature, sur les gentils dauphins, est un film qui fait plutôt écho à l’expérience de la toxicomanie. C’est l’idée qu’on peut vivre une passion autre, une passion qui ne soit pas de ce monde, en poussant jusqu’au bout l’expérience.  Dans le deuxième film de Besson, Nikita, la violence est au contraire extériorisée, ce qui n’est pas sans liens avec la représentation de la violence terroriste qui hante beaucoup notre imaginaire. Il y a dans ces deux films une double montée aux extrêmes, en soi ou hors de soi : la vie n’est pas un long fleuve tranquille, il y au contraire une mise à nu de la passion, mais au nom de quoi ? Au nom d’une grande difficulté à investir les passions du quotidien.

Royaliste : En même temps que cette violence, il y a la famille, les clubs de vacances, l’entreprise. Ces communautés assurent-elles une protection contre la violence ? Comment la violence circule-t-elle entre ces communautés ou à l’intérieur de celles-ci ?

Olivier Mongin : Il y a une mutation du modèle familial : ce n’est plus le modèle qui permettait d’orchestrer un monde privé et hiérarchisé de manière à bien préparer l’enfant à la vie adulte ; le rapport privé-public tend à se dénouer, la famille devient une institution molle, une auberge espagnole qui protège les individus (enfants et adultes) des passions trop privées (la drogue, qui est la hantise des Français) et d’une vie publique de plus en plus confondue avec la vie de l’entreprise. L’entreprise joue d’ailleurs du modèle familial pour se valoriser, tout en étant un lieu très martial, très dur. La famille d’aujourd’hui est une famille égalitaire, qui n’engendre plus ses propres va leurs alors que le modèle familial est partout valorisé. Dans ces familles très mobiles en raison des divorces, c’est l’enfant qui est le personnage central. Héroïsé comme figure de l’origine il devient parfois la victime parfaite. A mon avis, la revalorisation de la vie publique passe par une revalorisation de la société adulte.

Royaliste : Comment analysez-vous le succès du Front national dans la société telle que vous la décrivez ?

Olivier Mongin : Notre vie publique est de moins en moins rythmée par la politique, les figures qui président sont celles de l’homme moral et de l’entrepreneur. Il est possible (je ne le souhaite pas) que la société française soit prise dans le moule libéral qui ne connaît que deux registres symboliques – celui du marché et celui de la morale qui apaise les blessures provoquées par le marché.

Ainsi, Alain Touraine estime que notre pays est de plus en plus attiré par un modèle libéral américain, qui se constituerait aux dépens du politique – c’est à dire de notre capacité d’agir sur l’espace commun. Mais le Front national occupe remarquablement cette scène du politique, avec un discours moteur qui lui vaut un large public et qui consiste à présenter tout individu comme une victime potentielle, au lieu de la responsabiliser comme le faisait le Parti communiste de la grande époque.

Le discours du Front national est très efficace dans une société où grandit la peur de l’exclusion.  Cette logique fonctionne en effet d’autant mieux que l’espace public est désinvesti et que la vie politique n’offre plus à la victime de possibilité de s’en sortir. Notre société a de plus en plus de mal à traduire en termes politiques les souffrances des individus. Le Pen bénéficie de ce climat où le politique n’est plus « porteur », mais c’est pour éroder un peu plus encore la scène politique puisqu’il ne propose pas aux victimes une voie d’accès à la citoyenneté ; il renforce au contraire l’idée que chacun est victime, le restera ou le deviendra. Mais il est très délicat de répliquer à ce discours qui apparaît comme le plus politique de tous, alors qu’il contribue à éroder la représentation du politique. On peut cependant s’interroger sur l’incapacité des hommes politiques de droite et de gauche à saisir ce phénomène et à trouver une réplique…

Royaliste : Il y a tout de même une symbolique forte du pouvoir, qui est susceptible de réveiller les citoyens : pensons à l’élection présidentielle. Pourquoi donc cet in contestable déficit politique dont vous parlez ?

Olivier Mongin : Dans mon essai, je suis allé contre mon optimisme démocratique naturel en essayant de comprendre pourquoi l’espace civique est de moins en moins investi dans les sociétés démocratiques modernes. Il ne s’agit pas pour moi de regretter les grandes polémiques d’autrefois, mais de retrouver la citoyenneté virtuelle dont vous parlez.

Peut-être y a-t-il un vice propre à la société française, qui viendrait de son jacobinisme radical, de son rousseauisme fantastique, qui fait que nous avons tendance à glisser constamment de la volonté individuelle à la volonté générale : plus précisément, dans notre imaginaire jacobin, nous continuons à penser soit dans des termes strictement individualistes, soit en fonction de la volonté générale, c’est à dire l’Etat.

Or, à un moment où l’Etat devient plus discret, il y a risque de repli individuel. C’est sans doute là l’effet d’un défaut propre à la société française, qui est le défaut de délibération. Notre société est une société peu délibérative, parce qu’elle est très mal à l’aise avec ses médiations, ce qui fait que nous avons tendance à toujours osciller entre deux extrêmes – le tout à l’individu ou le tout à l’Etat. Aujourd’hui le tout à l’individu prend le dessus, même si la vie politique continue, même si nous ne sommes pas une société sans Etat et sans politique. Mais l’Etat a tendance à être de plus en plus démarqué par rapport à la société dans son ensemble, qui ne trouve d’autre représentation que celle que lui fournit l’imaginaire individualiste.

Notre véritable travail, c’est de réfléchir sur la valorisation des médiations, de toutes les institutions qui représentent le monde public. Ce n’est pas pour rien que l’éducation publique est toujours au centre du débat, puisque c’est l’institution centrale de la société française. Quant à la symbolique  présidentielle, qui est effectivement très forte aujourd’hui, on peut l’interpréter comme un renforcement de la logique individualiste, car c’est à travers un individu que la représentation démocratique apparaît la plus forte.

Le débat le plus central concerne aujourd’hui le type de conflit qui a toujours orchestré la vie politique française, à commencer par celle des partis. La grande déficience des hommes politiques est liée au fait qu’ils ont une grande difficulté à traduire la mobilité permanente de l’opinion et la transformation en profondeur de la société française parce qu’ils n’ont aucun outil d’analyse, aucune capacité de traduction hors de la classique analyse socio-économique.

Autrefois, on exprimait cela en termes de luttes de classes, aujourd’hui les conflits sont pluriels, le conflit identitaire étant aujourd’hui aussi central que le conflit socio-économique. Comme dit Marcel Gauchet, la lutte des classes n’a pas disparu, mais nous la vivons plus sur le plan identitaire que sur le plan socio-économique. Nous découvrons brutalement que les conflits politiques sont au centre de nos débats et que nous ne pouvons pas les traduire politiquement. La question est de savoir si nous ne devrions pas hiérarchiser nos conflits pour une période donnée. Par exemple, le débat n’est plus seulement entre libéralisme et socialisme quant à la répartition des biens marchands : il s’agit de penser un type d’organisation des biens marchands mais aussi de penser la question de la justice dans des sphères qui ne sont pas seulement marchandes. L’expérience que nous faisons en France est peut-être plus violente que dans d’autres sociétés en raison de la rupture de l’échafaudage jacobin. Nous découvrons la pluralité des conflits, et nous constatons que les partis politiques ne parviennent pas à l’énoncer dans un langage politique.

Royaliste : On annonce le « retour de l’Etat », on observe que la Jeunesse communiste recrute, on peut avoir dans l’Europe de 1993 un nationalisme très classique qui s’inspirerait d’un certain climat européen. Ne voit-on pas revenir nos problèmes et nos débats familiers ?

Olivier Mongin : Nous vivons la fin de l’enthousiasme lyrique qui nous conduisait à penser que la démocratie se réaliserait sans que des hommes y soient impliqués. Nous connaissons mal les sociétés démocratiques, et l’expérience de la liberté radicale est très lourde à supporter.

Nous retrouvons le problème de notre relation à l’histoire, et de notre identité. Et il est vrai qu’après des années d’individualisme, les problèmes surgissent enfin : la démocratie n’est pas gagnée d’avance. Il s’agit d’en assurer les fondements en tenant compte du paradoxe contemporain : nous n’avons jamais autant valorisé la démocratie (le triangle magique de la démocratie étant, selon Pierre Hassner, la souveraineté, les droits de l’homme, l’Etat de droit), alors que la démocratie souffre d’une grande v cuité sur le plan spirituel et culturel qui rend notre société si dure.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 561 de « Royaliste » – 17 juin 1991