LES AMBITIONS DES FRANÇAIS

 Hakim El Karoui est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure et agrégé de géographie. Responsable des discours de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, chargé de la prospective à Bercy jusqu’en août 2006, il est membre du conseil scientifique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Contre le déclinisme et la résignation de la « gouvernance », il montre(1) que les Français forment toujours un peuple dynamique, aux ambitions novatrices.

Les analyses de la mondialisation surabondent et nous atteignons le point de saturation. Les critiques de la globalisation s’accumulent et nous les signalons pour que chacun puisse réviser de temps à autre ses questions de cours. Cette inflation de titres est positive : elle montre que la défaite intellectuelle de l’ultralibéralisme est consommée ; elle nous donne le courage de continuer la lutte politique qui, elle, est loin d’être gagnée.

Nous l’avons dit et redit, avec d’autres : la situation est prérévolutionnaire mais la révolution, au sens gaullien du terme, n’est pas à l’ordre du jour : alors que les éléments d’un programme de sortie de crise existent, pas de projet novateur clairement présenté au peuple français, pas de personnalité capable d’incarner la nouvelle ambition nationale…

La tactique du milieu dirigeant consiste à nous persuader qu’on en restera là : des diatribes intelligentes mais sans portée, des défilés mêlant les nostalgiques du drapeau rouge et des altermondialistes incapables de dire ce qu’ils veulent. D’où les messages désespérants que la France d’en haut adresse à la France d’en bas : nous n’avons pas le choix face à la mondialisation, nous sommes bien obligés de voter pour les oligarques de gauche (réforme individualiste des mœurs et infirmerie sociale) ou pour les oligarques de droite (gesticulations sécuritaires) si nous ne voulons pas du diable populiste.

Pas d’autre solution que « l’inégalité protectrice » mise en musique par Alain Minc à partir de l’œuvre de John Rawls. Pas d’autre avenir que le chômage de masse et la pauvreté croissante avec pour seules consolations la propagande compassionnelle de l’Etat maternant, les aides financières que verse l’Etat à la moitié des salariés du privé (suprême paradoxe de l’utralibéralisme) et les immigrés ou supposés tels offerts en exutoire à la colère sociale…

Telle est la thématique dominante. Elle s’enrobe de démagogie banale et parvient à s’imposer par la ruse et le mensonge. C’est Raymond Barre en personne qui confirme ce point : « Si elles sont camouflées, les réformes peuvent marcher ». Ceci le 19 mai dernier dans La Croix (!). Grâce à son excellente connaissance du milieu dirigeant, Hakim El Karoui est en mesure de confirmer la nature et le sens du programme commun de la droite « libérale » et de la gauche « sociale ». Puis il procède à une destruction méthodique des thèses qui font référence dans les ministères et dans les médias. Cette critique est d’autant plus remarquable qu’elle s’accompagne de propositions politiques pertinentes, pour la France et pour l’Europe à reconstruire.

La pensée d’Hakim El Karoui est celle d’un géopoliticien qui se défie des généralisations hâtives sur la Mondialisation, l’Islam, l’Occident et qui récuse les préjugés courants sur le statut et le jeu des grandes puissances.

La mondialisation n’est pas l’abolition de l’histoire dans « l’économie de marché », mais un phénomène qui se transforme au fil de l’histoire : après la première mondialisation sous l’égide de la Grande-Bretagne impériale au 19ème siècle, après la deuxième mondialisation marquée par l’hyperpuissance américaine après la chute de l’Union soviétique, une troisième phase de l’histoire mondiale commence avec le début du déclin américain. La date importante n’est pas le « 11 Septembre » mais le début de la guerre en Irak : en 2003, les Etats-Unis tentent de réaffirmer leur hégémonie et échouent à enrayer leur déclin. La troisième mondialisation sera multipolaire par l’effet complexe de la montée en puissance de la Chine, de l’Inde, de la Russie, du Brésil. La fameuse modernité prendra donc des formes nouvelles, selon les nations et les continents.

Agitée dans tous les sens, instrumentalisée de toutes parts, maltraitée par des ignorants, la lancinante question de l’islam est heureusement replacée dans la double perspective d’une géopolitique qui tient compte des réalités nationales (et de leurs fondements dans diverses civilisations) et des formes diverses que prend une modernisation qui n’est plus portée toute entière par « l’Occident ». Le monde arabo-musulman est en crise, l’Iran cherche une voie nationale et traditionnelle à la fois, la Turquie veut affirmer sa propre tradition et sa conception de la modernité dans l’Union européenne qui se doit de l’accueillir. Précises, les analyses de Hakim El Karoui dissipent les peurs infondées et permettent de nourrir des débats géostratégiques, aujourd’hui obscurcis par les rivalités religieuses et par l’imaginaire « choc des civilisations ».

En France, toute une partie de la droite tente de mobiliser contre un « ennemi intérieur » dénoncé à la fois comme immigré, délinquant, musulman et islamiste. En désignant une « réalité » ethnico-religieuse qui marquerait l’échec de l’intégration, on prétend répondre aux aspirations populaires. Hakim El Karoui démontre que cette logique de guerre civile est un échec sur tous les plans.

Pas d’invasion ! Depuis 1975, la part des immigrés dans la population française est restée stable : 10%. Surtout, les couples immigrés ou issus de l’immigration continuent d’assimiler les valeurs et les mœurs françaises puisque le taux de fécondité (qui implique une maîtrise personnelle du corps, étrangère aux sociétés traditionnelles, musulmanes ou non) se rapproche du taux national. Les Français et les étrangers se marient entre eux volontiers et, par ailleurs, la pratique de la religion musulmane tend à rejoindre la pratique catholique. Pas de conflit ethnique, ni religieux !

Ainsi, la classe dirigeante (médias compris) se trompe lorsqu’elle pense que l’immigration (dans sa représentation arabo-musulmane) est au cœur des préoccupations des Français. Le premier problème, pour nos concitoyens de toutes origines et pour les résidents étrangers, c’est le chômage. Hakim El Karoui ne néglige pas le courant xénophobe (mais non raciste) ni les violences de tous ordres qui affectent notre pays. Mais ce géographe qui connaît fort bien l’histoire de l’immigration et qui a étudié de près Marcel Gauchet (le phénomène religieux, la condition politique) et Emmanuel Todd (les structures familiales, la démographie) affirme au terme d’une démonstration rigoureuse que la France reste profondément … française : laïque, égalitaire, universaliste.

Implicite ou explicite, telle est bien la doctrine de la majorité des Français qui ont exprimé leur refus de l’ultralibéralisme le 29 mai 2005 et qui récusent par leurs votes de rejet les oligarques de droite et de gauche qui veulent leur imposer une inégalité protectrice. Au lieu de reconnaître sa défaite face à un peuple fondamentalement démocrate, la classe dirigeante tente de faire honte à la France moisie, ringarde, attardée qui refuse d’adopter « les réformes » sans qu’on lui dise qu’elles sont toutes ultralibérales…

Prenant à contre-pied l’opinion des oligarques, Hakim El Karoui affirme quant à lui que les Français ont raison de rejeter l’idéologie dominante et que leur « préférence pour l’égalité » les place en pointe du mouvement de l’histoire. De fait, le libre-échange est une illusion théorique aux conséquences catastrophiques : chômage mondial en hausse, vitesse croissante des transferts de capitaux, stagnation ou baisse des salaires, « explosion » de la pauvreté. En France, neuf millions de personnes sont en sous-emploi, soit 36% de la population active.

Ces résultats ne sont pas l’effet de regrettables accidents conjoncturels mais du principe ultra-concurrentiel imposé par la Commission européenne, de la politique de l’euro fort imposée par la Banque centrale européenne et de la stratégie économique allemande (2). Alors qu’il avait milité pour le Oui au référendum de 2005, Hakim El Karoui écrit que, « politiquement, le non avait du sens, beaucoup de sens : signifier clairement et simplement que l’Europe politique est morte, tuée par une politique libre-échangiste qui voit la politique comme un obstacle. Et les Français ont été les premiers à dire non parce qu’ils croient encore à l’égalité ».

Or c’est le principe d’égalité qui permettra selon lui de remettre de la cohérence dans le système productif mondial et de réussir la troisième mondialisation.

Suivent une série de proposition qui s’organisent autour de la « souveraineté européenne ». L’utilisation du concept de souveraineté peut être discutée mais la politique protectionniste offre effectivement une réponse salutaire au libre-échange dès lors qu’on cesse de faire la confusion entre la protection tarifaire d’un territoire, voire d’un continent, et l’autarcie. Hakim El Karoui ne propose pas seulement le relèvement des barrières douanières : il souhaite la relocalisation des activités en Europe et l’augmentation des salaires afin de relancer l’expansion industrielle et de stimuler la demande globale ; il veut reconstruire l’Europe avec la Russie et la Turquie, miser sur l’Afrique, définir clairement les relations entre l’Union européenne et la Chine…

Ce programme « libéral-protectionniste », ici seulement esquissé, pose les termes de débats décisifs sur l’avenir de notre nation et de l’Europe. Sa mise en œuvre suppose un vaste renouvellement des élites et une restauration du pouvoir politique. Telle est également notre conviction.

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(1) Hakim El Karoui, L’Avenir d’une exception, Flammarion, 2006. 18 €

(2) Cf. les articles de Jean-Luc Gréau (« Reconstruire l’Europe économique »), d’Edouard Husson (« L’Allemagne, l’Europe et le monde » et de Hakim El Karoui (« Du bon usage de l’exception française ») dans la revue Le Débat, n° 141, septembre-octobre 2006.

 

Article publié dans le numéro 890 de « Royaliste » – 2006