Plus souvent évoqué que lu, George Orwell est aujourd’hui glorifié par une intelligentsia qui se proclame après coup antitotalitaire et par des auteurs d’extrême droite qui le rangent sans scrupules dans leur panoplie. On brandit à tout propos le célèbre « 1984 » sans replacer l’ouvrage dans l’ensemble de l’œuvre orwellienne.

Inclassable de son vivant, Orwell fait l’objet de classifications abusives depuis son entrée dans le panthéon de la littérature mondiale. La mise au point de Kévin Boucaud-Victoire (1) est donc bienvenue.  En moins de cent pages fort bien écrites, le jeune fondateur de la revue « Le Comptoir » permet de saisir le sens d’une vie riche en expériences qui ont nourri une pensée aussi ferme que subtile.

Bien entendu, George Orwell est radicalement hostile au totalitarisme. Son rejet est fondé sur ce qu’il a vécu pendant la guerre d’Espagne, lorsqu’il combattait comme sergent dans les rangs du POUM, le Parti ouvrier d’unification marxiste qui fut brisé par les communistes staliniens. Mais cette hostilité au totalitarisme ne fait pas de l’écrivain britannique un conservateur ou un réactionnaire. Il est vrai que George Orwell s’est lui-même décrit comme un « anarchiste tory (conservateur) » mais c’était avant sa conversion au socialisme. En 1946, quatre ans avant sa mort, il précisera que « tout ce que j’ai écrit de sérieux depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois ».

Ce socialisme est celui d’un militant qui rejoint l’Espagne républicaine en décembre 1936 – il aurait préféré combattre dans les rangs anarchistes plutôt que sous l’égide du POUM – et qui est sympathisant puis adhérent de l’Independant labour party de 1936 à 1939. C’est surtout le socialisme d’un écrivain qui se nourrit de littérature plutôt que de théorie marxiste – Dickens, Zola, London, Chesterton, Somerset Maugham – et qui puise dans l’expérience sociale acquise pendant ses années de misère à Londres et à Paris et au fil de ses enquêtes auprès du prolétariat britannique.

Le socialisme d’Orwell n’est pas facile à définir. Kévin Boucaud-Victoire retrace avec précision le mouvement d’une pensée qui se situe hors des cadres doctrinaires. C’est, classiquement, une prise de parti contre l’exploitation et les exploiteurs, qui rejoint celle de Simone Weil, sa contemporaine. Mais, au rebours de la gauche marxiste ou marxisante, c’est une pensée résolument hostile à l’idéologie du Progrès, proche de la dénonciation bernanosienne de la Machine. George Orwell professe l’internationalisme et s’oppose aux idéologies nationalistes mais ce révolutionnaire est un patriote qui s’éloigne de l’Independant labour party en 1939 à cause du pacifisme de l’ILP et qui, faute de pouvoir rejoindre l’armée britannique en raison de sa mauvaise santé, s’engage dans la Home Guard en 1940.

George Orwell n’est pas à ranger parmi les populistes qui croient naïvement que la vérité est dans le Peuple. Comme l’explique Kévin Boucaud-Victoire, la common decency ou « décence ordinaire » selon Orwell est une qualité propre aux gens du peuple qui n’implique pas une bonté naturelle mais une disposition au bien, une « banalité du bien » dont procède l’exigence de justice. La décence des classes populaires s’oppose à l’élite bourgeoise dont font partie les intellectuels : « Offrez-leur l’occasion d’un contact réel avec le prolétariat – par exemple une empoignade avec un porteur de poissons ivre, un samedi soir – et vous les verrez se retrancher dans le snobisme de classe moyenne le plus conventionnel » écrit Orwell à propos des « bolcheviks de salon ».

Le patriotisme révolutionnaire d’Orwell s’exprime dans un programme en six points qu’il publia pendant la guerre. Trois témoignent de son internationalisme : transformer l’Inde en dominion avec l’indépendance pour objectif ; créer un Conseil de l’Empire britannique dans lequel les peuples de couleur seraient représentés ; s’allier avec la Chine et tous les pays dominés contre les puissances fascistes. Trois autres points précisent le socialisme orwellien : nationalisation des terres, des mines, des chemins de fer, des banques et des principales industries ; réforme démocratique de l’éducation ; « réduction de l’éventail des revenus de sorte que le plus haut revenu, impôts déduits, ne soit pas supérieur de plus de dix fois au plus bas ».

Les propositions d’Orwell le situent à l’opposé du conservatisme mais elles reposent sur une conception rigoureusement an-archiste. Cité par Kévin Boucaud-Victoire, le philosophe Bruce Bégout écrit que « la décence ordinaire est politiquement an-archiste : elle inclut en elle la critique de tout pouvoir constitué au profit d’un accomplissement sans médiation du sens du juste et de l’injuste ». La volonté d’accomplir la justice sans médiation instituée conduirait, si elle parvenait à ses fins, à une situation de pure violence, à l’état de barbarie qu’engendrerait le jeu sans limites des volontés de puissance. Là est la faille du socialisme orwellien, qui n’empêche pas d’aimer cet homme so british et d’admirer cette vie si bien accordée à l’œuvre.

B. LA RICHARDAIS

(1) Kévin Boucaud-Victoire, George Orwell, écrivain des gens ordinaires, Editions Première partie, 2018.

Outre le célèbre 1984 (éditions de poche) on lira Le Quai de Wigan, Hommage à la Catalogne, La ferme des animaux, aux éditions Champ libre.