Publié le 14 novembre, le rapport d’Hubert Védrine sur le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN et l’avenir de l’Europe de la défense est passé inaperçu. C’est hautement regrettable. Ce texte de commande est destiné à conforter la décision, prise sans le moindre débat, de maintenir le choix effectué en 2009 par Nicolas Sarkozy. Cette année-là, Hubert Védrine avait expliqué « pourquoi il faut s’opposer à une France atlantiste » (1). Trois ans plus tard, il expose la position inverse au terme d’une argumentation lourde d’aveux et de faux-fuyants.

L’ancien ministre des Affaires étrangères reconnaît que, « en Afghanistan, la France n’a pas influencé la stratégie de l’OTAN (en fait des Etats-Unis) ». Il reconnaît aussi que, « même revenue dans l’OTAN », la France n’a pas pu « influencer, ralentir ou modifier » la stratégie anti-missiles définie par les Etats-Unis, qui prouve, comme Hubert Védrine nous l’expliquait naguère, leur incompréhension de la dissuasion nucléaire. Il ajoute que le retour dans l’OTAN est décevant pour la France dans le domaine des contrats industriels. Il souligne que de nombreux pays, avant 2009, voyaient dans le non-alignement de la France « la promesse d’une ligne française potentiellement autonome par rapport aux Etats-Unis en politique étrangère ». Pourtant, le rapporteur préconise le maintien dans l’OTAN en invoquant deux arguments :

-La « situation nouvelle » créée par la fin de la guerre froide – qui aurait dû provoquer la disparition de l’OTAN en même temps que celle du Pacte de Varsovie, ce qu’Hubert Védrine ne dit pas. Il détruit d’ailleurs son argument en notant que le monde est aujourd’hui confronté « à des menaces diffuses, le plus souvent non-militaires et qui ne concernent pas en propre la zone atlantique ». L’inutilité de l’OTAN est donc prouvée !

-L’incompréhension : la sortie du commandement intégré « ne serait comprise par personne ni aux Etats-Unis ni en Europe, et ne donnerait à la France aucun nouveau levier d’influence, au contraire ». En contradiction avec les avantages diplomatiques de la ligne autonome exposés plus haut, l’argument est misérable. La sortie de l’OTAN, comme la sortie de l’euro, se heurte au qu’en dira-t-on. Si cette considération veule pour la puissance avait prévalu dans notre histoire, François Ier ne se serait jamais allié avec les Ottomans et la France serait devenue une province impériale, le général de Gaulle ne se serait pas opposé à Roosevelt et la France aurait été placée sous administration américaine en 1944 – et bien entendu, la France n’aurait pas réaffirmé son indépendance militaire en 1966.

C’est à partir de cette argumentation bâclée qu’Hubert Védrine aligne les formules balancées et les vœux pieux qui sont censés définir la politique française. La défense anti-missile sera « complémentaire » de la dissuasion nucléaire… La participation à l’OTAN sera équilibrée par la construction d’une défense européenne qui est depuis vingt-cinq ans une illusion (2) et qui restera illusoire puisque aucun pays européen ne veut s’engager sérieusement sur cette voie – ce qu’Hubert Védrine reconnaît au fil d’un exposé d’une insigne mollesse.

L’opinion des royalistes de la NAR ne pèse rien, face à la mauvaise humeur que pourraient manifester le président des Etats-Unis et la chancelière allemande. Nous n’en continuerons pas moins à affirmer la nécessité de rompre avec l’OTAN, conçue selon l’idéologie américaine et la conception américaine de la guerre – désastreuse dans les Balkans comme en Afghanistan – et qui est facteur de division en Europe continentale puisque les Etats-Unis conservent une posture agressive à l’égard de la Russie.

Rien n’est perdu, puisque notre dissuasion nucléaire demeure le plus sûr garant de l’indépendance nationale. Mais il nous faut dénoncer sans relâche l’ineptie de l’occidentalisme, la veulerie de l’alignement sur les Etats-Unis et la dangereuse stupidité des « économies » sur les crédits de la Défense. C’est sur la modernisation de notre force nucléaire et sur le développement de nos forces conventionnelles que repose notre liberté.

***

(1)Le Monde du 5 mars 2009.

(2)Cf. Jean-Dominique Merchet, Défense européenne, la grande illusion, Larousse, 2009 et l’entretien accordé par l’auteur dans notre numéro …

Editorial du numéro 1023 de « Royaliste – 2012

Voici quelques extraits de l’article d’Hubert Védrine :

« Le président Sarkozy veut que la France réintègre le commandement intégré de l’OTAN […] On nous donne comme explication : en 1966, c’était la guerre froide, tout a changé. Mais cela n’a pas de rapport. Ou alors c’est l’existence même de l’OTAN qui devrait être remise en cause. »

« Alors pourquoi cette rupture ? On nous dit qu’elle va permettre à la fois de débloquer la défense européenne et d’« européaniser l’Alliance », et que nous aurons plus d’influence. Peut-on croire que la concrétisation de la défense européenne se soit ainsi seulement heurtée à la méfiance de nos partenaires européens envers les arrière-pensées de la France, et qu’il suffirait de les rassurer ? A aucun moment les Européens n’ont manifesté d’appétence pour une défense vraiment européenne. Ils ne veulent pas consacrer plus de crédits à la défense. Ils ne veulent pas faire double emploi avec l’OTAN. »

« Ce n’est pas parce que cette réintégration, conçue sous Georges Bush, prendrait effet sous le charismatique Obama, que les réalités transatlantiques disparaîtraient. L’administration américaine actuelle est plus aimable, mais a-t-elle une autre conception de l’Alliance ? Rien ne l’indique. Quant à l’influence accrue, on n’aurait aucun mal à citer un exemple d’influence qu’aurait exercée de l’intérieur un allié dans l’Alliance du fait de sa complète intégration. Notons enfin que même les plus ardents défenseurs de ce revirement n’osent mettre en avant les éventuels avantages industriels pour notre pays compte tenu des rapports de force évidents. Les militaires eux-mêmes seraient partagés en ce qui concerne les avantages et les inconvénients de l’opération. »

« […] Les avantages sont donc incertains et problématiques. Les inconvénients politiques sont évidents : envoyer au monde un signal de réalignement de la France, qui sera politiquement interprété comme tel, avec le déclassement et les risques qui en résulteront. On nous dit : c’est symbolique puisque nous sommes déjà presque entièrement intégrés !

Eh bien oui, c’est symbolique, symbolique d’une volonté de normalisation qui, une fois la décision mise en œuvre, développerait par un effet d’engrenage tous ses effets. Il semble bien que la décision soit fondée sur des considérations idéologiques, atlantistes ou occidentalistes, comme on voudra : mettre fin à une « anomalie » au sein de la famille occidentale. On peut souhaiter autre chose pour la France. Il est encore temps d’en débattre. »