Est-il possible d’esquisser, un bilan de l’action économique entreprise depuis 1981 ? Nous verrons dans les mois qui viennent les habituelles batailles d’experts. Malgré la masse des statistiques et les comparaisons habiles, elles créent d’ordinaire plus de désarroi que de conviction. C’est que, quoi qu’en disent les spécialistes, l’économie n’est pas une science et ne parviendra jamais à cette dignité, puisqu’elle trouve son origine dans le désir. Or il n’y a rien de moins quantifiable et de moins prévisible qu’un désir.

Serait-ce une manière d’esquiver le débat ? Pas le moins du monde. Mais toute analyse critique qui se limiterait à la simple gestion oublierait l’essentiel : les dogmes, les doctrines, les aspirations éthiques, les catéchismes divers qui fondent toute politique économique. Attentifs au travail de remise en question de l’économie moderne (1), nous avons dénoncé, après d’autres, son caractère destructeur, sa violence intrinsèque, son totalitarisme caché (2). Près de deux siècles d’impérialisme de l’économie l’ont montré : loin de répandre les richesses dans l’égalité, l’économie moderne ruine la liberté, contredit l’exigence de justice, détruit les solidarités. D’où notre opposition au libéralisme si mal nommé, ou plus précisément à l’idéologie du marché qui a démontré son impossibilité pratique en engendrant l’étatisme. D’où notre hostilité au capitalisme entendu comme puissance souveraine de l’argent, prétendant soumettre à sa logique et à sa mesure les pouvoirs politiques et les nations.

CRITIQUES

Contenir la violence de l’économie, échapper aux paradoxes du libéralisme, réduire les puissances d’argent sans pour autant verser dans le collectivisme : tels sont nos objectifs de citoyens soucieux de justice et de liberté, de royalistes attachés à l’indépendance de l’Etat. Ils ont inspiré notre choix en 1981 et notre attitude depuis. Les lecteurs de notre journal savent que nous n’avons pas fait preuve de la moindre complaisance. En 1981, nous avons souhaité que la politique de relance soit accompagnée d’une dévaluation forte et d’une protection sélective et temporaire du marché intérieur afin d’éviter les graves déséquilibres qui ne se sont pas fait attendre. En 1983, nous avons critiqué la politique de rigueur qui, comme on l’a vu, faisait passer la défense de l’emploi au second plan et ne pouvait, par là même, remédier aux faiblesses fondamentales de notre économie. Il n’est pas dans notre habitude de refaire les batailles du passé pour mieux les gagner sur le papier, mais force est de constater que le bilan de la politique conjoncturelle est loin d’être satisfaisant :

Le succès remporté contre l’inflation est tout à fait remarquable puisque le taux annuel est tombé de 13, 6% en 1980 à 5% cette année, tandis que le fameux différentiel d’inflation se réduisait très nettement avec nos partenaires et en particulier avec l’Allemagne.

Sur le plan du commerce extérieur le bilan est encore incertain. Il est vrai que la balance des paiements est presque équilibrée, que notre endettement s’est stabilisé et que la balance commerciale s’est redressée. Mais Pierre Bérégovoy reconnaît volontiers que ces améliorations restent fragiles puisque nous sommes en déficit à l’égard des pays développés. Cela signifie que l’appareil industriel français n’a pas encore surmonté ses faiblesses structurelles, malgré l’effort de modernisation qui a été entrepris.

Le point noir reste évidemment le chômage, malgré la stabilisation enregistrée depuis un an dont rien ne dit qu’elle sera durable. Il est certain que sur ce plan aucun miracle n’est à espérer puisque le chômage résulte pour une part des mutations techniques considérables que nous connaissons. Mais ce constat ne saurait inciter à une acceptation fataliste. La détérioration de l’emploi depuis 1983 est aussi la conséquence d’une politique de retour aux grands équilibres qui ne peut se suffire à elle-même. Le gouvernement ne l’ignore pas puisqu’il a engagé une politique de modernisation industrielle et d’utiles réformes financières. Il doit maintenant envisager une relance dans le cadre national et au niveau européen, comme nous le disait récemment André Grjebine (3).

NÉCESSITÉS

Malgré les erreurs et les échecs, une politique de redressement global demeure possible à partir de ce qui a été réalisé. Notre critique, parfois vive, de la politique économique suivie depuis 1981 ne nous empêche pas de la préférer à celle que préconisent les ultra-libéraux et de la défendre sur trois points capitaux :

– L’intervention de l’Etat dans l’économie est une nécessité aujourd’hui follement contestée. Dans un pays comme le nôtre, aux structures souvent archaïques, au patronat parfois rétrograde et pusillanime, l’Etat doit jouer son rôle d’animateur. La politique économique est d’abord une politique qui doit être conçue et dirigée par l’Etat, et non par des groupes privés soucieux de leurs seuls intérêts ou par un marché mythique.

– Les nationalisations décidées par le général de Gaulle puis par François Mitterrand ont permis d’éviter que des groupes trop puissants menacent l’indépendance de l’Etat et soumettent l’économie à leur seule logique. La rentabilité des entreprises nationalisées en 1981 est maintenant atteinte, et leur efficacité vient d’être brillamment démontrée. Qui déciderait de se priver de ces instruments commettrait une faute majeure.

– La protection sociale, enfin, doit être maintenue et au besoin renforcée puisqu’elle est, dans notre société, la condition première de la sécurité et de l’autonomie de chacun. Qui y toucherait même partiellement, accomplirait un acte de violence contre les personnes.

C’est dire que nous ne sacrifierons pas à la mode actuelle et que nous n’accorderons pas nos suffrages à ceux qui la répandent. Il y a d’ailleurs gros à parier qu’elle ne survivrait pas à l’épreuve du pouvoir.

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(1)    Cf. les ouvrages de G.H. de Radkowski (Les jeux du désir), de Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy (L’enfer des choses).

(2)    Cf. Cahiers de Royaliste numéro 11.

(3)    Cf. Royaliste numéro 438.

Editorial du numéro 440 de « Royaliste » – 1er janvier 1986