Nous suivons avec intérêt les débats animés qui se déroulent actuellement au sein de la mouvance qui se définit comme « populiste de gauche ». Les questions disputées, toujours riches de raffinements théoriques, sont plus tactiques que stratégiques. Le grain de sel royaliste, ni « populiste », ni « de gauche », est placé ici pour rappeler qu’il n’y aura pas de rassemblement national ni de conquête du pouvoir sans engagements fermes sur des objectifs précisément hiérarchisés.

Face aux offensives ultralibérales, il était permis de reprendre espoir voici quelques années. Les socialistes étaient allés jusqu’au bout de leurs reniements, les communistes avaient disparu ou s’étaient paralysés mais une nouvelle gauche, dite « radicale », était apparue au Sud de l’Europe et avait très vite obtenu de beaux succès. C’est aujourd’hui la déception. En Grèce, la direction de Syriza, qui avait conquis le pouvoir et qui avait été confortée par référendum, a délibérément trahi le peuple et obéit sans ciller aux diktats de Berlin et de Bruxelles. En Espagne, Podemos n’a pas réussi à effacer le Parti socialiste et voit son avenir fortement compromis depuis que ce parti n’a pas pu définir une ligne claire dans la crise nationale provoquée par les initiatives des indépendantistes catalans. En Italie, le mouvement Cinq Etoiles semble vouloir sacrifier sa radicalité sur l’autel bruxellois.

Pourtant, à l’opposé des sociaux-démocrates, les dirigeants des gauches radicales européennes sont pour la plupart des intellectuels solides, élevés dans la discipline marxiste, nourris de Gramsci et aguerris au fil de maints combats. Or les militants grecs ont rendu les armes après six mois de résistance et leurs camarades espagnols se replient dans un désordre marqué par l’opposition entre Pablo Iglesias et Inigo Errejón. En France, certains députés de la France insoumise mènent à l’Assemblée des combats bien pensés tandis que Jean-Luc Mélenchon séduit et déçoit, alternativement. Alors, dans l’attente des prochaines batailles électorales, les populistes de gauche, mélenchoniens ou non, affirment vouloir reconquérir « l’hégémonie culturelle » et discutent de la tactique : faut-il « construire un peuple » ou réunir la gauche ?

Tel que l’expliquent Ernesto Laclau et Chantal Mouffe (1), le populisme de gauche constate l’hégémonie néo-libérale et dénonce sa volonté de remplacer la souveraineté populaire par la souveraineté du marché et de la gouvernance technocratique. Il s’agit donc d’établir la ligne de front entre le groupe dominant et le peuple, défini comme une collectivité politique alors que les populistes de droite donnent du peuple une définition ethnique. « Construire le peuple », pour les populistes de gauche, c’est créer une volonté collective au-delà des « demandes sociales » et la diriger contre les dominants. Cette « construction » englobe la lutte des classes mais ne s’y réduit pas ; c’est un projet de gauche – « reformuler l’idéal socialiste en termes de radicalisation de la démocratie », dit Chantal Mouffe – mais la mobilisation des victimes de l’ultralibéralisme implique un rassemblement au-delà de la gauche. Ce rassemblement vise à obtenir « l’hégémonie culturelle », définie par Gramsci comme un « bloc historique ». Ce bloc social est composé de plusieurs groupes et classes capables de remplacer ce qu’on appelle aujourd’hui « l’oligarchie », « la caste » ou le « bloc bourgeois ».

Les populistes de gauche ne sont pas toujours d’accord entre eux (2). Il y a des différences entre les européens et les latino-américains marqués quant à eux par le péronisme. Il existe des oppositions en Espagne entre des dirigeants « communistes » assez fidèles à la théorie marxiste des classes et d’autres, « péronistes », qui prônent l’alliance des classes victimes de la mondialisation contre la « caste ». Chantal Mouffe, quant à elle, prend au sérieux le sentiment d’appartenance nationale et le rapport au lider charismatique – ce qui n’est pas le cas de tous les populistes. En France, il y a par ailleurs un débat tactique sur le point de savoir si l’alliance à gauche doit être privilégiée par rapport au débordement de la gauche ou l’inverse.

Les populistes de gauche discutent savamment sur les « affects » et sur les « signifiants vides » – le bien commun entrerait dans cette catégorie – mais il ne faut pas se laisser impressionner. « Construire un peuple », c’est tout simplement proposer un ensemble d’idées sur le pouvoir, la société, les relations internationales… afin de réunir le plus grand nombre possible de citoyens – ce que font tous les partis politiques dignes de ce nom. Que ce corpus idéologique soit mêlé à des sentiments, par exemple le patriotisme, ou la passion de l’égalité, c’est une autre banalité. En revanche, on ne sait pas si le « sens commun » cher aux lecteurs de Gramsci est une donnée ou une construction, une sorte de sagesse populaire ou au contraire une idéologie mobilisatrice insufflée aux opprimés par les « intellectuels organiques ».  Selon Gaël Brustier, « l’intérêt des dominés, du peuple, des classes populaires, des citoyens, selon le terme que l’on choisit, se construit intellectuellement, culturellement, socialement, politiquement » (3) alors que d’autres intellectuels affirment qu’il ne faut pas évoquer certains thèmes – notamment la sortie de l’euro – pour ne pas heurter le sens commun.

Les difficultés théoriques soulevées par le populisme de gauche n’empêchent pas ses succès tactiques mais expliquent ses échecs. Nous avons vu Jean-Luc Mélenchon lancer la France insoumise et reprendre à Marine Le Pen la fonction tribunitienne puis entrer à l’Assemblée nationale avec des députés tel François Ruffin et Adrien Quatennens qui combattent pour la justice sociale. Mais la France insoumise reste un tissu de contradictions insurmontables entre diverses fractions de la vieille gauche radicale – le fond de sauce trotskyste ne pouvant s’accommoder avec le patriotisme de gauche que sous l’égide d’un chef qui gâche ses multiples talents dans le sectarisme et l’impulsivité.

Nous avons dit lors de la campagne présidentielle qu’il était inconséquent de présenter deux projets à la fois – la sortie des traités européistes et la « VIème République » – mais depuis septembre 2017 nous voyons un Jean-Luc Mélenchon cyclothymique s’en tenir à une tactique de résistance parfois solitaire et aventuriste, parfois « unitaire » puisqu’on le voit aujourd’hui aux côtés du Parti communiste et du NPA contre la réforme de la SNCF sous l’œil plus que méfiant des syndicats. Le chef de la France insoumise s’inscrit sans conteste dans la tradition de la gauche française mais il est incapable de se mettre à la hauteur de Jaurès, de Blum, de Mendès-France ou même de Mitterrand et il ne parvient pas à formuler un « mythe », une grande idée fédératrice et mobilisatrice telles que naguère la Grève générale, le Grand soir communiste, le Front populaire pour le Pain, la Paix et la Liberté, le Programme commun. Avec les meilleurs intentions du monde, Jean-Luc Mélenchon risque fort d’entraîner le peuple qu’il a construit de bric et de broc dans des batailles électorales qu’il perdra – jusqu’à la campagne présidentielle de 2022 qu’il mènera brillamment, comme un baroud d’honneur puisqu’il entrera ensuite dans l’âge de la vieillesse. Il faudra alors attendre que se « construise » un nouveau chef qui construira un peuple…

Pour cesser de perdre du temps en laissant faire l’oligarchie, on peut réunir les éléments épars d’un programme de gouvernement dans un projet politique rigoureusement établi et clairement hiérarchisé afin que les étapes de l’offensive soient bien fixées. Le bien commun n’est pas un « signifiant vide » : il est énoncé dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, dans la Déclaration de Philadelphie, dans la Charte de La Havane – tous textes qui sont à reprendre et à prolonger. Les principes d’un nouvel ordre international sont compatibles avec notre Déclaration de 1789 et avec le Préambule de 1946. C’est sur ce corps de principes universalistes que nous pouvons réaffirmer une politique nationale sans perdre de vue la réorganisation de l’Europe continentale : souveraineté de la nation française, nationalisation des secteurs-clefs, planification écologique, redistribution du revenu national selon le principe de justice… Ce programme commun peut rassembler les gaullistes, les socialistes et les communistes patriotes qui militent sous diverses étiquettes. Le « moment populiste » se transformerait alors en moment gaullien et nous pourrions retrouver la dynamique du Pôle républicain de 2001-2002.

Ce rassemblement doit présenter comme objectif prioritaire l’explosion de la zone euro et faire campagne sur l’acte libérateur de la destruction de la prétendue monnaie unique, instrument de la domination allemande et des dispositifs austéritaires. Cela signifie qu’on renonce à la fiction des plans A et B et qu’on cesse d’objecter que « les gens ne sont pas prêts ». Nous sommes bien placés pour le savoir : tous les argumentaires sont rédigés, partout disponibles et maintes fois explicités. Mais les théoriciens du populisme de gauche refusent de les utiliser pour expliquer à ce peuple qu’ils veulent construire comment le carcan monétaire oppresse les citoyens de multiples manières et comment il détruit la nation. Ils invoquent le respect du « sens commun » mesuré à l’aune des sondages mais ils n’osent avouer leur peur panique de paraître rompre avec l’internationalisme, d’être dénoncés comme nationalistes. On se veut radical mais on a peur de son ombre – je veux dire qu’on redoute de subir les remontrances d’Olivier Besancenot. On se prépare donc à de nouvelles défaites, faute d’avoir compris que la victoire appartiendra à ceux qui parleront le langage de l’Etat et de la nation.

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(1)    Cf. Chantal Mouffe, Inigo Errejon, Construire un peuple, Pour une radicalisation de la démocratie, Le Cerf, 2017.

(2)    Cf. le débat sur le populisme de gauche entre Philippe Arondel et Christophe Barret aux Mercredis de la NAR : https://www.youtube.com/watch?v=vMU-S4s2gwQ

(3)    Gaël Brustier, A demain Gramsci, Le Cerf, 2015.

 

Article publié dans le numéro 1143 de « Royaliste » – 2018