Dans un pays atteint d’hyperinflation, les citoyens qui vont au marché‚ avec une brouette de billets font l’expérience de la perte de la valeur de la monnaie. Il en est de même en politique : l’inflation verbale annonce immanquablement la dévaluation des valeurs dont on cause à perdre haleine.

Il y a quelques années, le discours patronal sur la ressource humaine puis sur l’entreprise citoyenne annonça la dévalorisation des travailleurs – transformés en stocks, surplus et déchets – et la soumission des entrepreneurs à la spéculation mondialisée. Nos élites, surtout celle formée à l’école du bas-marxisme stalinien, glorifièrent la démocratie au moment où s’édifiait l’Europe du despotisme (mal) éclairé, et la République est actuellement célébrée par des dirigeants qui avouent leur impuissance devant la tyrannie des marchés.

Depuis quelques semaines, c’est le concept d’Etat de droit qui est à son tour victime d’inflation verbale. Mise en examen du préfet Bonnet, arrestation des assassins présumés du préfet Erignac, inculpation de Slobodan Milosevic par un tribunal pénal international, : que de « victoires » en si peu de temps !

A trop sabler le champagne, on oublie qu’il ne s’agit pas de marquer des points comme au billard. La politique est une œuvre de raison, qui vise la pleine cohérence des principes et des actes, accomplie dans le moment présent et pour le long terme. Ce simple rappel, qui ne vaut pas définition complète, rend étrange le triomphalisme qui règne à Matignon, Place Beauvau et à Libération.

Dans les hautes sphères de la gauche morale, on s’accommode volontiers du lynchage politico-médiatique dont a été victime le préfet Bonnet, et l’on ne s’étonne pas que la paillote « Chez Francis » ait été rebâtie sur le domaine maritime, avec promesse d’une destruction ultérieure. En des lieux moins bien fréquentés, des marchands à la sauvette pourraient-ils ainsi bénéficier de sauf-conduits pour continuer un certain temps leurs activités illicites ?

Dans une nation, l’Etat de droit signifie que la loi s’applique en tous lieux et pour toutes les groupes. Tel n’est pas le cas : nous avons laissé se reconstituer une société de privilèges éhontés, qui évoque celle que nos ancêtres monarchiens avaient détruite le 4 Août 1789. Et il faut sans cesse rappeler que les droits sociaux proclamés en 1946 ne sont pas respectés, et la Constitution délibérément violée puisque le gouvernement fait la guerre sans autorisation du Parlement.

L’organisation d’une justice pénale internationale ne signifie pas non plus que les nations seront désormais assujetties à une règle de droit supérieure. Hormis le tribunal de Nuremberg, où la justice des hommes eut à juger d’un crime à la fois physique et métaphysique, il y a tout lieu de craindre que ces tribunaux soient l’instrument de la vengeance des puissants. Jugera-t-on les Etats-Unis pour complicité dans le coup d’Etat de Santiago du Chili ? Jugera-t-on les généraux américains pour crimes de guerre au Vietnam, au Panama en 1991, et en Yougoslavie (bombardement de populations civiles) ces deux derniers mois ?

Mélange de cynisme et de naïveté, le discours dominant s’ordonne autour de l’idée qu’il faut assurer le règne du droit sans l’Etat. Cette absurdité a la faveur des gouvernants, qui ruinent la souveraineté de l’Etat sans comprendre qu’ils sont en train de consommer la défaite du droit.

Pas de justice sans pouvoir politique qui donne force et mesure à la justice. Sinon nous aurons le gouvernement antidémocratique de la corporation judiciaire.

Pas d’Etat sans droit, puisque l’Etat se définit comme la réalisation, pour une collectivité historique singulière, de l’universalité du droit.

Pas de droit sans Etat, puisque l’Etat se définit comme l’instrument de la mise en œuvre du droit, pour tous et pour chacun.

Il est de bon ton, en haut lieu, de se moquer de ces abstractions. Comme le mépris de l’Etat et du Droit se traduit par des violences très concrètes, dans les banlieues françaises et américaines, en Serbie et au Kosovo, les peuples prennent ces abstractions au sérieux et sanctionnent dès qu’ils le peuvent les mauvais serviteurs de la res publica. Aux élections européennes, le rejet de la classe dirigeante par les voix protestataires, les votes blancs et les abstentions, permet de mesurer précisément l’ampleur et la force de ce désaveu.

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Editorial du numéro 731 de « Royaliste » – 1999.