Voici François Bayrou passant une nouvelle fois de l’ombre paloise à la pleine lumière médiatique, grâce au titre dont la faveur élyséenne l’a paré.

Haut-Commissaire au Plan ! Le décret du 3 janvier 1946 avait créé un Commissariat général du plan, rattaché à la Présidence du Gouvernement provisoire et ensuite à Matignon. Aujourd’hui nous bénéficions d’un Haut-Commissaire dont la lettre de mission sera rédigée par Emmanuel Macron en personne.

Pour se préparer à sa tâche, il faut espérer que François Bayrou a soigneusement relu deux textes. Le premier est très court. Il s’agit de l’article 1er du décret de 1946 qui précise que le plan aura notamment pour objet :

“1°) D’accroître la production de la métropole et des territoires d’outre-mer et leurs échanges avec le monde…”.

2°) De porter le rendement du travail au niveau de celui des pays où il est le plus élevé.

3°) D’assurer le plein emploi de la main d’œuvre.

4°) « D’élever le niveau de vie de la population et d’améliorer les conditions de l’habitat et de la vie collective.” Imposés par les ravages de la guerre, les objectifs quantitatifs de croissance et de rendement sont alors couplés aux objectifs sociaux.

Le second texte, plus long et non moins fondamental, se trouve au chapitre V du livre de Pierre Massé, “Le plan ou l’anti-hasard”. Consacré aux principes de la planification française, ce chapitre contient une critique de la “théorie du marché généralisé” à laquelle s’oppose “l’ardente obligation” du Plan qui présente trois avantages majeurs :

– Le Plan “symbolise la conscience du développement” que la planification enrichit grâce au travail accompli par les milliers de fonctionnaires, de chefs d’entreprise et de syndicalistes qui participent aux commissions de modernisation.

– Le Plan “accroît la cohérence des décisions de l’Etat” en matière de programmes d’investissements publics, de prix et de fiscalité.

– Le Plan permet d’orienter correctement les décisions des entreprises dans le long terme, ce que le marché est incapable de faire.

J’ai résumé de façon excessivement succincte le propos de Pierre Massé mais si Monsieur le Haut-Commissaire daigne lire ce chapitre il notera que le meilleur de nos commissaires au plan vise le développement, non la croissance, et ses retombées négatives avec la volonté de surmonter les immenses problèmes posés par les inégalités sociales, la pollution, la fatigue nerveuse… Comme François Bayrou et ses collègues de droite et de gauche ont disserté sur ces problèmes pendant bien des années, il ne sera pas difficile de fixer les objectifs de la nouvelle planification qui, comme l’ancienne, devra viser le plein emploi et l’amélioration constante du niveau de vie.

Par quels moyens ? Esprit perspicace autant que logique, Monsieur le Haut-Commissaire aura certainement noté que le plan doit assurer la cohérence des programmes d’investissements publics ce qui implique en bonne logique qu’il y ait … des investissements publics nombreux et solidement financés. M. Bayrou aura tout aussi scrupuleusement noté que le Plan devait permettre d’orienter à long terme l’activité des entreprises privées. Il en conclura que l’Etat ne doit plus financer sans contrepartie des patrons qui se complaisent dans les montages financiers et qui continuent de licencier à tout-va.

Surtout, Monsieur le Haut-Commissaire devra résoudre le problème, crucial, qui s’énonce en ces termes : les premiers plans français étaient élaborés et mis en œuvre dans une nation libre de créer de la monnaie et de fixer son taux de change. Cette nation disposait d’un solide ensemble de services publics, de banques et d’entreprises nationales capables d’orienter, sur injonction étatique, une politique économique bénéficiant d’une protection tarifaire. Comment, aujourd’hui, planifier le développement d’une nation qui ne peut plus décider de sa politique monétaire, ni de sa politique commerciale, qui ne maîtrise plus les mouvements internationaux de capitaux, qui a privatisé à outrance et laissé le pays se désindustrialiser ?

Monsieur le Haut-Commissaire se trouve devant une alternative très simple. Ou bien il constate publiquement le lien indissoluble entre la planification et la souveraineté, puis détaille les conséquences de ce constat. Ou bien il tire des plans sur des apparences et donne le spectacle d’une agitation destinée à enjoliver la communication élyséenne.

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