Pas d’Europe sans la Bulgarie

Juin 1, 2002 | Chemins et distances

Aussi sûrement que l’Angleterre est une île, la Bulgarie est en Europe.

Ce pays plus que millénaire figure parmi ses nations fondatrices, même si sa participation à l’histoire de notre continent nous est moins familière que celle de l’Angleterre ou de la Pologne. Cette vision partielle de la civilisation européenne relègue l’héritage de Byzance et l’actuelle chrétienté orthodoxe dans une sorte de bazar oriental. On y renvoie d’autant plus volontiers la Bulgarie que cette nation vénérable a été longtemps englobée dans le monde ottoman, sans perdre pour autant sa religion et sa langue, fidèles gardiennes d’une mémoire vivante et riche d’avenir.

De fait, le réveil des nations serbe, grecque, bulgare et roumaine au 19ème siècle suscita l’enthousiasme d’innombrables patriotes français et anglais, plus attentifs que les européistes d’aujourd’hui au nouveau cours de l’histoire européenne. On songe à Byron, mort à Missolonghi, et à Lamartine qui habitat Plovdiv. On ignore trop souvent que les banquiers et les industriels de l’Ouest européen apportèrent leur contribution financière et technique au développement de l’Europe centrale et orientale et que les ingénieurs français ont laissé d’aussi bons souvenirs que nos diplomates et nos poètes.

Dans la représentation de l’Europe, l’oubli de la Bulgarie est un phénomène récent. Il tient pour partie à l’enfermement de ce pays et de son peuple dans le système soviétique et, après le mouvement de libération de 1990, au désintérêt rapide des médias et des intellectuels anticommunistes pour les nations de l’Est. Certes, les diplomates français ont continué à remplir leur mission avec une obstination fructueuse mais c’est la guerre civile en Yougoslavie qui a concentré toute l’attention au cours de la précédente décennie. Faut-il en conclure que les Bulgares, comme tous les peuples heureux, n’auraient pas d’histoire ?

Cette fausse impression tient à la distance croissante qui sépare l’intérêt pour un pays et ses attraits médiatiques. L’histoire de la Bulgarie post-communiste ne permet pas une mise en scène efficace, les malheurs de son peuple sont trop ordinaires pour entrer en concurrence, sur le marché de la compassion, avec ceux des Albanais et des Afghans -lesquels sont ou seront d’ailleurs bientôt abandonnés à leur triste sort, comme les Roumains quelques mois après la chute du tyran local.

En juin dernier, des reportages hâtifs et des commentaires malveillants marquèrent la victoire électorale du mouvement animé par Siméon II et sa nomination au poste de premier ministre. Mais l’élection d’un socialiste à la présidence de la République en novembre 2001 fut à peine signalée.

Les motifs du silence qui entoure la Bulgarie sont faciles à deviner. Pas de participation aux récents conflits balkaniques, dans ce pays qui jouxte la Serbie et la Macédoine. Pas de guerre civile, alors qu’il existe au sein du peuple bulgare une forte composante turcophone et musulmane. Pas de crise institutionnelle malgré le conflit qui devrait logiquement éclater entre un premier ministre qui affirme être roi, et un président de la République issu de la gauche. Double légitimité, double pouvoir, opposition idéologique : ces dialectiques engendrent habituellement des coups d’Etat et des révolutions.

Et pourtant, Sofia est la plus paisible de toutes les capitales balkaniques. Cela tient à la sagesse des autorités bulgares qui surent préserver leur pays des conséquences de l’éclatement de la Yougoslavie. Devenu premier ministre, le roi Siméon a repris et conforté cette politique de paix d’autant plus nettement que la guerre civile menaçait, lorsqu’il arriva aux affaires, d’embraser la Macédoine. Il est difficile d’administrer la preuve de cette action positive, car l’œuvre de paix est beaucoup plus discrète que les agissements belliqueux. Mais on peut imaginer les catastrophes qu’auraient déclenchées un aventurier nationaliste appelant le peuple bulgare à manifester sa solidarité active avec les slaves de Macédoine et désignant les citoyens musulmans de Bulgarie comme boucs émissaires…

Alors que l’extrême droite xénophobe et antisémite a montré sa puissance lors des dernières élections roumaines, alors que la République fédérale de Yougoslavie vient seulement de se libérer du nationalisme ethnique, la paix civile en Bulgarie semble relever du miracle. Elle tient à la volonté des hommes d’Etat et il n’est pas nécessaire d’être royaliste pour observer que Siméon II bénéficie de la légitimité démocratique, du pouvoir symbolique et de l’expérience internationale qui lui permettent de conforter la bonne entente entre les groupes culturels bulgares (par exemple en nommant des ministres turcophones) et de développer de bonnes relations avec les pays voisins – notamment la Turquie.

Vue de Paris, cette action diplomatique peut sembler marginale, comme si les affaires périphériques ne venaient jamais au centre des préoccupations. Il fut un temps où la question kosovare était considérée comme une survivance du folklore balkanique… Quant aux armistices conclus en Bosnie, au Kosovo et en Macédoine, ils n’engendreront pas des rapports harmonieux entre les peuples. Une paix durable suppose le concours de nations historiques. La Serbie est indispensable, mais la Bulgarie ne saurait être oubliée. Sa position stratégique sur la route d’Istanbul et ses relations avec la Russie comme avec l’Europe danubienne font de cette jeune République gouvernée par un roi un pays dont le rôle est et restera décisif pour l’équilibre géopolitique du sud-est européen.

Rien n’est encore acquis. Toute nation est fragile, tant qu’une partie de sa population souffre du froid et de la faim – mais aussi d’un sentiment d’abandon que n’effacent pas les promesses de l’élargissement de l’Union européenne. De même que l’amitié franco-roumaine n’est pas déterminée par l’étiquette politique du président Iliescu, le renforcement de la coopération culturelle et économique avec la Bulgarie francophile et francophone n’est pas affaire d’opinion mais doit devenir l’expression d’une volonté collective : celle de concevoir le développement de l’Europe pour l’ensemble des peuples européens.

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Article publié dans « le Figaro », 2002

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