Pascal Bruckner a publié un livre qui est une remise en cause du « tiers-mondisme », démarche d’autant plus courageuse qu’elle est, comme le révèle la conclusion de l’entretien ci-dessous, une remise en cause de son auteur lui-même.

Royaliste : Qu’avons-nous cherché dans le tiers monde et, peut-être, qu’y cherchons-nous encore ?

Pascal Bruckner : Le tiers monde, c’est, depuis la fin des guerres coloniales, le dernier lieu où les espoirs qui sont nés en Europe trouvent un sursis. C’est le lieu de sursis de toutes nos illusions. Depuis trente ans, on a cherché dans le tiers monde une dernière mouture du rêve communiste. Le rapport du 20ème congrès du P.C. d’Union Soviétique dénonce les erreurs de Staline et fait donc tomber une partie du rêve soviétique ; les démocraties populaires se révoltent en Allemagne de l’Est, en Hongrie puis en Tchécoslovaquie, et entament elles aussi une part de ce rêve ; enfin, les classes ouvrières européennes montrent qu’elles ne sont plus révolutionnaires, qu’elles aspirent à des augmentations de salaires beaucoup plus qu’à des changements de régime. C’est pourquoi un certain nombre de progressistes et d’intellectuels occidentaux sont allés chercher dans le tiers monde, après la guerre d’Algérie, une nouvelle raison d’espérer dans le message marxiste.

Ce mouvement politique s’accompagne alors d’un mouvement culturel : l’ethnologie va chercher dans les sociétés primitives des raisons de vivre parce qu’elles auraient conservé un certain nombre de valeurs perdues par les sociétés industrielles. Ces sociétés ne seraient donc pas primitives mais « futuristes » comme le dit Jean Malaurie, dans la mesure où ces peuples nous indiquent des valeurs qu’il est urgent de retrouver si nous ne voulons pas périr. Dans le tiers monde, on a aussi cherché des raisons de nous réconcilier avec nous-mêmes du moins si l’on suppose, comme les tiers-mondistes, que l’Occident est une parenthèse monstrueuse dans l’histoire, qu’il faut gommer soit par la révolution politique, soit par la révolution culturelle, soit par celle des mœurs.

• Royaliste : Vous montrez dans votre livre que nous sommes passés de l’enchantement à une certaine indifférence à l’égard du tiers monde. Pourquoi ?

P. Bruckner : L’attraction tiers-mondiste peut être comparée à une sorte de don-juanisme : on passe d’un pays à l’autre comme don Juan d’une femme à l’autre. Dès qu’un pays déçoit les espoirs qu’on avait mis en lui, on passe à une autre île, à un autre continent où cet espoir renaît. C’est une curieuse succession d’adhésions et de reniements qui fonde le tiers-mondisme. Souvenons-nous du Vietnam, qui n’est pas ce que nous avons rêvé, du Cambodge, où le génocide anéantit les dernières illusions, de tous les régimes socialistes africains, qui se sont révélés grands pourvoyeurs de charniers, des espoirs déçus en Amérique latine – à Cuba notamment -, de l’Iran enfin. Les faits ont donc joué un rôle très important dans la mort du tiers-mondisme mais aussi, indirectement, l’effet Soljenitsyne.

• Royaliste : Le tiers-mondisme n’est pas seulement un phénomène contemporain puisque vous évoquez Christophe Colomb …

P. Bruchner : Le tiers-mondisme est devenu un mouvement politique depuis trente ans, mais il a aussi des racines très profondes dans l’histoire de l’Occident. Il me semble possible de le repérer dans l’aventure de Christophe Colomb qui part à la découverte des Indes occidentales avec l’idée de vérifier les Evangiles. Quand il découvre les Indiens, il a l’impression de retrouver les hommes innocents, beaux, sains, qui ne connaissent pas l’instinct de propriété. Puis les Indiens, qui ne connaissent pas les règles occidentales, se mettent à voler. Ils deviennent aussi mauvais qu’ils étaient purs auparavant. Dans son enthousiasme et dans sa déception, Colomb annonce le mouvement que nous avons constaté au 20ème siècle : on part d’une idéalisation absolue de l’autre, et on en vient à une dépréciation tout aussi excessive.

• Royaliste : Le catholicisme a-t-il joué un rôle dans l’idéal tiers-mondiste ?

P. Bruckner : Si, dans le catholicisme, on privilégie le péché originel et le sentiment de culpabilité, il est certain que cette influence a été très importante. Au lendemain de la guerre d’Algérie, il y a eu, chez beaucoup de militants de gauche, et chez beaucoup de militants catholiques, un très fort sentiment de culpabilité. Ce sentiment a orienté le regard qui était porté sur le tiers monde et les plus excessifs ont divisé la planète en un Sud parfait et en un Nord abominable. Nous étions donc parmi les maudits, et nous n’avions pas le droit de juger ce qui se passait dans le tiers monde. A priori, pesait sur tout Européen un scrupule qui lui interdisait de prendre la parole autrement que pour célébrer les régimes du tiers monde, même les plus dictatoriaux, dans la mesure où ils se proclamaient anti-impérialistes. Au contraire, tout régime qui s’inspirait des méthodes occidentales était dénoncé comme la copie répugnante des démocraties occidentales. Car ces dernières étaient évidemment rejetées : le moindre matraquage dans les rues de Paris ou de Francfort était présenté comme l’annonce d’un nouveau fascisme. Alors que les mêmes méthodes dans une capitale du tiers monde étaient saluées comme « l’étape nécessaire sur le chemin du socialisme » ou considérées comme simples broutilles.

• Royaliste : Il y a aussi la misère réelle du tiers monde. Or vous semblez remettre en cause le mouvement simplement charitable.

P. Bruckner : Je ne remets pas cela en cause. Mais je montre que la culpabilité ne sert à rien et qu’il faut lui substituer la notion de responsabilité. Il faut aller vers le tiers monde non parce que nous nous sentons coupables de ce qui s’y passe, mais par devoir de solidarité élémentaire. Or l’histoire du tiers-mondisme est très révélatrice sur ce point. Aujourd’hui, ce ne sont pas les vociférations des anciens admirateurs de Mao qui sont étonnantes, mais leur silence. Une fois que les pays du tiers monde ont cessé d’incarner l’idéal socialiste, ils ont été abandonnés. Si nous ne maintenons que la culpabilité entre les pays du tiers monde et nous, ce lien sera d’une extrême fragilité. Si l’amour que les Européens portent au tiers monde n’est fait que de la haine de l’Europe, il y a fort à parier que cet amour dépérira très vite ou disparaîtra dès que les Européens se seront réconciliés avec eux-mêmes. Je propose donc de substituer à cette culpabilité la sympathie, la co-responsabilité fraternelle qui nous lie à tous les hommes. Il est évident qu’il y a de la misère dans le tiers monde ; mais je ne pense pas que ceux qui, aujourd’hui, travaillent dans les pays pauvres se sentent coupables. Il y a en eux d’autres sentiments, qui les attachent beaucoup plus à ces pays que la mauvaise conscience.

• Royaliste : Vous dites que les anciens gauchistes se taisent. Pourtant, ils ont été nombreux à se mobiliser pour la défense des droits de l’homme, notamment pour les réfugiés vietnamiens. Or vous semblez contester leur morale de l’urgence.

P. Bruckner : Je ne la conteste pas. Je note simplement que cette morale de l’urgence est totalement dépendante des médias, et de l’éclairage que ceux-ci donnent sur le monde. Si on s’en tenait au seul sentiment de l’urgence, on ne pourrait faire aucun choix, tant il y a de situations catastrophiques. J’ai beaucoup d’estime pour ceux qui se font les propagandistes de la morale de l’urgence. Mais je dis qu’aujourd’hui comme hier nous choisissons nos pauvres, que la morale de l’urgence est encore une morale du choix, une morale sélective, et non, comme on le prétend, une morale pure au-delà de laquelle il n’y aurait rien. Je constate cela. Je ne condamne pas.

• Royaliste : Il existe une autre forme de renversement des perspectives : celle qui consiste, après avoir fait l’apologie du communisme à la chinoise, à célébrer le paradis américain et le libéralisme absolu. Qu’en pensez-vous ?

P. Bruckner : Il est curieux de constater que le tiers-mondisme s’accompagnait d’un anti-américanisme farouche et que, lorsque ce tiers-mondisme a disparu, l’amour de l’Amérique est venu à la première place. A mon avis, l’adulation de l’oncle Sam est tout aussi réductrice que le sentiment inverse. Nous savons bien où se trouve, chez nous, le camp des anti-américains – « Témoignage chrétien », « Le Monde diplomatique » – et même si ces journaux donnent des informations vraies, il n’est pas possible de ne pas se méfier. Cela dit, il est tout aussi difficile d’adopter l’Amérique comme modèle – aussi bien en politique étrangère qu’en politique intérieure. Même si les Américains sont nos cousins par la culture, il suffit de traverser l’Atlantique une ou deux fois pour comprendre qu’il s’agit d’une civilisation très différente de celle de l’Europe. Ce qui est très dangereux aux Etats-Unis, c’est l’insularité de l’opinion publique, qui a les moyens d’influer sur la politique mondiale tout en étant totalement repliée sur elle-même. Dans leur majorité, les Américains sont beaucoup plus protectionnistes et nombrilistes que les Européens. Cela explique une grande part de la politique étrangère américaine, qui est une politique de zone d’influence, et non une politique menée au nom d’idéaux démocratiques. Il est vrai que, face à la menace soviétique, je préfère les Etats-Unis, mais il ne m’est pas possible d’adhérer à toutes les croyances américaines, et notamment à l’idéologie conservatrice de l’administration Reagan. Cela dit, on ne peut mettre les Etats-Unis et l’Union soviétique sur le même plan. Les Etats-Unis forment une démocratie impériale mais il nous faut insister sur le mot démocratie car l’opinion publique américaine a la possibilité de défaire un gouvernement ou d’arrêter un conflit. Nous savons que ce n’est pas possible en U.R.S.S. Cette différence est capitale. Quant à l’Europe, sa chance serait de se poser vis-à-vis du tiers monde en interlocutrice privilégiée et de dessiner entre les Etats-Unis et l’Union soviétique une autre politique, porteuse à la fois de valeurs démocratiques et de justice économique. Sur ce dernier point, il est vrai que le message américain vis-à-vis du tiers monde est très réducteur : l’économie de marché n’est pas bonne pour le tiers monde, nous l’avons vu au Chili. C’est pourquoi je pense que la politique de la France, telle que l’exprime François Mitterrand, est assez juste dans ses intentions. Je trouve louable son double souci de ne pas transiger sur les droits de l’homme et d’en appeler à un équilibre des échanges entre le Nord et le Sud. Mais il est regrettable que l’Europe n’ait pas de politique unifiée à l’égard du tiers monde. C’est cette unité qu’il faudrait rechercher.

• Royaliste : Justement, dans votre livre, vous essayez de retrouver une identité européenne. Quelle est-elle selon vous ?

P. Bruckner : Il me semble que les pays du tiers monde peuvent contester, avec raison, le modèle de développement et les modes de vie européens. Mais il y a une chose qui n’est pas contestable en Europe : c’est son esprit critique, c’est la manière dont, depuis la Renaissance, l’Europe s’est sans cesse divisée pour mieux se voir. L’Europe est la seule civilisation dans l’histoire qui a su se regarder à travers les yeux des autres et, ce faisant, elle a pu se remettre totalement en question. Ce mouvement d’autocritique permanente, d’auto-culpabilité aussi, a constitué un enrichissement considérable. Toute l’histoire de l’art européen est celle de ruptures et d’inventions qui savent qu’elles seront contestées par les générations futures. Toutes les civilisations peuvent envier à l’Europe l’espace de tolérance et de dialogue qu’elle a su créer. Par exemple, il n’y a pas dans le monde arabe une seule capitale où l’on puisse imprimer et J publier aussi librement qu’en Amérique et en Europe du Nord.

L’identité de l’Europe est une identité de la division, de la scission. D’où le type d’attachement que nous pouvons avoir vis-à-vis de l’Europe. L’homme européen est celui de la conscience malheureuse, qui adhère à sa société tout en s’éloignant. Il y a une alternance continuelle entre la fidélité et la critique et je pense que ce mouvement de balancier ne peut être éludé. Nous ne pouvons pas être européens aveuglément, en oubliant les crimes commis au nom de l’Europe, en oubliant la dernière guerre où l’Europe a fait preuve d’une barbarie sans égale dans l’histoire. Mais nous ne pouvons nier que l’Europe est la seule civilisation qui a su penser ses crimes. C’est l’Europe qui a défini la notion de crime contre l’humanité, qui a défini la notion de barbarie. Ces concepts, nés en Europe et retournés contre elle par les peuples colonisés, appartiennent désormais au patrimoine de l’humanité. Quand on voit l’Europe sous cet angle, on peut donner à la notion d’appartenance européenne un autre contenu : non plus cette idée de « défense de l’Occident » bêtement utilisée par les mouvements d’extrême droite, mais la fierté d’être un européen, c’est-à-dire d’avoir un rapport douloureux et lucide avec sa propre histoire.

• Royaliste : Quel est l’itinéraire personnel qui vous a conduit à cette réflexion ?

P. Bruckner : Cet itinéraire est très classique. J’ai milité dans l’U.N.E.F. et au P.S.U. après 1968. J’ai ensuite été fasciné par les trotskistes de la Ligue, puis par les maoïstes. J’éprouvais un attachement assez sentimental pour les mots d’ordre de l’époque. Puis à partir de 1976, j’ai commencé à voyager en Indonésie et je me suis aperçu de l’écart considérable entre la réalité de ces pays et la rhétorique utilisée en France. J’ai alors entrepris des voyages systématiques dans les pays de l’Est et en U.R.S.S., en Asie, en Amérique centrale, en Afrique du Nord, et chaque fois je me suis rendu compte qu’il y avait un fossé entre notre représentation du tiers monde et sa réalité. D’où ce livre qui est, comme les précédents, une remise en cause des mythes de 1968. « Le Sanglot de l’homme blanc » est aussi une autocritique. En l’écrivant, j’avais l’impression de tuer une part de moi-même qui avait adoré un certain nombre d’illusions et qui les mettait à mort.

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(1) Pascal Bruckner, Le sanglot de l’homme blanc, tiers monde, culpabilité, haine de soi, Le Seuil. Cf. notre compte-rendu dans « Cité » N°5 (franco 15 F).

Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publié dans le numéro 402 de « Royaliste » – 11 avril 1984.