Historien de l’immigration et de la nationalité, Patrick Weil donne de bonnes réponses aux lancinantes questions sur l’identité nationale, la laïcité, les frontières, les discriminations… mais sa conception de la  République paraît bien étriquée.

Voici un livre pédagogique, fruit d’un dialogue entre un historien et un journaliste (1) qui veulent nourrir le débat politique de faits attestés et d’arguments raisonnés. Ceux-ci pèsent souvent moins que les passions et les pulsions mais la raison politique ne doit jamais désarmer. Une fois de plus, Patrick Weil mobilise donc l’histoire et le droit pour que nous retrouvions une claire définition de nous-mêmes.

Cette définition a été noyée dans les sempiternelles polémiques sur l’immigration. Sempiternelles parce que Maurice Barrès prophétisait déjà le « grand remplacement » qui ne s’est pas produit, parce que l’Action française dénonçait déjà les « Français de papier » selon un programme repris par Vichy, parce que le « complot juif » est de la même bouteille que le « complot sioniste ». Sempiternelles parce que les frontistes ne sont pas les premiers, quoi qu’ils en disent, à vouloir « régler la question » de l’immigration. En 1979, Valéry Giscard d’Estaing avait envisagé le renvoi en Algérie de 35 000 adultes par an. Il avait renoncé car il aurait fallu déporter des enfants français avec leurs parents ou séparer ces enfants de leur famille. En 1986, Charles Pasqua avait annoncé l’immigration zéro, puis on s’était aperçu que l’immigration légale est due pour un tiers aux 50 000 Français qui, chaque année, choisissent des conjoints étrangers. Toujours en 1986, le groupe RPR avait déposé une proposition de loi abolissant le droit du sol puis renoncé pour une raison toute simple : c’est par jus soli que la plupart des Français prouvent leur nationalité !

Même pertinence sur la question des statistiques ethniques. Ceux qui voudraient importer la pratique étatsunienne ne voient pas que « si les Etats-Unis ont inscrit les statistiques ethniques dans leur Constitution, c’était pour compter à part les esclaves, car dans le calcul du nombre de sièges par Etat à la Chambre des représentants, un esclave noir ne comptait alors que pour 3/5 d’un Blanc.» Surtout, ce dénombrement statistique se heurte au principe d’égalité devant la loi qui protège effectivement les citoyens contre le passage d’un dénombrement ethnique à une discrimination politique.

Quant à l’enseignement de l’histoire, Patrick Weil plaide somme toute pour la lucidité : regarder en face les pages douloureuses, parler des différentes manières dont les Français ont vécu leur histoire au lieu de cacher ce qui dérange et de se réfugier dans l’accusation systématique ou l’auto-flagellation. Il y a eu une économie française de la traite mais la France a été le premier pays au monde à voter l’abolition de l’esclavage. La 3ème République fut colonialiste mais, après la guerre de 1914-1918, le jacobin Clémenceau et le monarchiste Lyautey voulaient que de nombreux musulmans d’Algérie puissent devenir Français – ce que le parti colonial refusa pour des raisons ouvertement racistes.

Assumer le passé national ne suffit pas et Patrick Weil a mille fois raison de proposer une définition de la France. Pour lui, les « quatre piliers de l’identité nationale » sont le principe d’égalité inscrit dans notre Bloc de constitutionnalité, la langue française, langue de l’Etat depuis 1539, la mémoire de la Révolution, aujourd’hui partagée par la droite et la gauche, et la laïcité devenue la référence commune des croyants, des agnostiques et des athées. Ces quatre principes, qui furent jadis plus ou moins violemment contestés, sont aujourd’hui facteurs dynamiques d’unité dans la diversité et explicitent notre conception du Bien commun – de la République. Les adhérents de la Nouvelle Action royaliste partagent cette conception républicaine mais je veux plaider en leur nom pour son approfondissement et son élargissement – dans un souci de conciliation ou de réconciliation encore plus large.

A part la référence à l’édit de Villers-Cotterêts, on a l’impression que Patrick Weil fait commencer la France et la République en 1789. Pourquoi ne pas rappeler en quelques lignes que les concepts d’égalité et de laïcité ont une longue histoire qui remontent aux sources judéo-chrétiennes de notre civilisation ? Pourquoi ne pas expliquer que la République a une généalogie (2) qui nous fait remonter à Aristote pour la définition et au 16ème siècle pour la mise en œuvre politique ? Comment oublier ce que la part positive de la Révolution française doit aux monarchiens et aux monarchistes constitutionnels ? Nous avons aussi appris ce que notre conception de la liberté, comme idée, comme institution, comme passion, devait à Louis X Le Hutin proclamant que « chacun doit naître franc » (3) et inaugurant la marche, trop souvent entravée, de la liberté.

Parce que la France s’est pensée, dès le Moyen-âge, comme Etat de droit, parce que la puissance souveraine a été, au fil de ses aventures et mésaventures, libératrice et unificatrice, il me paraît nécessaire d’ajouter l’Etat comme cinquième pilier de l’identité nationale parce que c’est l’Etat qui médiatise la liberté et l’égalité, donne force à la laïcité et assurer la diffusion de la langue française. Ce qui laisse entière la question du pouvoir politique dans sa symbolique et dans son exercice…

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(1)    Patrick Weil avec Nicolas Truong, Le sens de la République, Grasset, 2015.

(2)    Cf. Blandine Kriegel, Philosophie de la République, Plon, 1998 et  La République du prince moderne, PUF, 2011.

(3)    Cf. Blandine Barret-Kriegel, L’Etat et les esclaves, Calmann-Lévy, 1980.

Article publié dans le numéro 1083 de « Royaliste – 2015