La fameuse « loi de l’offre et de la demande » ne résiste pas aux observations faites en compagnie des pêcheurs de Bretagne et d’Afrique puis sur les marchés financiers– ni à la lecture d’Aristote…

Ce qui fait la force et la saveur du livre de Paul Jorion (1) c’est que l’auteur, devenu célèbre pour avoir annoncé la catastrophe financière de 2008 (2), est un « expert » au sens premier : un homme qui a une expérience directe de ce qui se passe sur les marchés, dans la vie de tous les jours et non sur le Marché tel que le présentent les idéologues de l’économie. Expérience d’autant plus instructive que Paul Jorion analyse l’économie et la finance du point de vue de l’anthropologie, ce qui permet de voir les choses dans leur humanité – et non sous le seul angle des mécanismes réels ou supposés de l’économie. Encore faut-il que la réalité vécue et décrite soit éclairée par une théorie sensée, afin d’éviter le double piège de l’empirisme et de l’idéologie.

Retour aux économistes classiques (qu’on appelle libéraux) ou à Karl Marx ? Leurs œuvres sont examinées de près mais c’est chez le vieil et toujours jeune Aristote que Paul Jorion trouve l’énoncé valide de la théorie de la formation des prix. Etrange tout de même ! Aristote, indépassable maître de logique et père de la métaphysique, fondateur de la pensée politique, a peu écrit sur l’économique et semble à tous égards « dépassé » à l’âge de l’ordinateur, d’Internet et des spéculations inouïes. Plus précisément, peut-on tirer un enseignement d’un philosophe qui vécut, bien avant le Christ, dans une société fortement structurée et où les relations économiques et sociales étaient beaucoup plus simples que les nôtres ?

Il faut accepter que l’intelligibilité de nos temps très modernes puisse tenir fondamentalement à des idées anciennes. De fait, Paul Jorion nous permet de découvrir dans l’œuvre aristotélicienne une logique qui avait été rejetée par les économistes classiques acharnés à mettre en scène un individu voué à la défense de ses seuls intérêts et désireux de maximiser ses gains. Là-dessus, on a plaqué une « loi de l’offre et de la demande » tellement impressionnante que pêcheurs et commerçants l’invoquent alors que leur pratique quotidienne en est le flagrant démenti. Comment cela ?

Le principe de la théorie aristotélicienne des prix est simple : le prix est un rapport de force entre des groupes sociaux agissant au sein d’une même structure. Le philosophe s’appuie sur la conception euclidienne de l’analogie, définie comme proportion. Pour que l’analogie soit valide, il faut que le moyen terme soit juste : « …la justice implique au moins quatre termes, à savoir, deux personnes pour qui il est juste et deux parts qui sont justes »… Ainsi débute, dans l’Ethique à Nicomaque, une réflexion capitale, qui conduit à définir la justice distributive, d’ordre politique, et la justice corrective qui préside aux transactions privées. Le prix des choses résulte des rapports entre les personnes relevant de différents statuts. « Pour Aristote, écrit Paul Jorion, ce qui compte dans la détermination du prix, ce n’est pas la qualité de l’objet qui passe du vendeur à l’acheteur mais les qualités respectives de l’acheteur et du vendeur eux-mêmes» – mais sans oublier que, dans la Grèce antique, les prix sont souvent fixés par la Cité et par négociations entre Etats.

Il faut suivre Paul Jorion dans sa lecture d’Aristote et de Thomas d’Aquin et dans sa critique des économistes modernes (Adam Smith, Ricardo, Marx…) au fil de pages où la théorie de la valeur est passée au fil de la critique de même que l’utilitarisme et ce marginalisme que les étudiants ont tant de mal à comprendre. Chemin faisant, la « loi de l’offre et de la demande » est pulvérisée : «Le prix, écrit Paul Jorion, est un phénomène de bord qui apparaît à la frontière où les acheteurs et les vendeurs se rencontrent. L’ « offre » et la « demande » ne se rencontrent pas, car elles ne sont pas animées : elles ne sont que des constructions conceptuelles, lesquelles, au contraire d’acheteurs et de vendeurs, ne peuvent se rencontrer effectivement ».

Pour comprendre comment les prix s’établissent pratiquement, il faut aller à la rencontre de ceux qui font commerce de quelque marchandise : les pêcheurs bretons de l’île d’Houat, étudiés naguère par Paul Jorion (3), ceux du Croisic, de Lorient et du Bénin. Nous voici transportés de notre monde, réputé individualiste et utilitaire, sur les ports qui sentent la sardine et le long des plages africaines à l’heure où les hommes remontent les filets remplis de poissons. A bien observer pêcheurs et mareyeurs, on vérifie partout que ce n’est pas la proportion des marchandises offertes par rapport aux marchandises demandées qui détermine le prix du poisson, mais « la proportion des vendeurs par rapport aux acheteurs ».

Les vérités sur le prix ne concerneraient-elles que les secteurs archaïques de l’artisanat et de la petite industrie ? Erreur ! Dans les enfers hypermodernes des casinos de la haute finance, où s’échangent des produits d’une folle complexité, les prix se forment (de différentes manières) selon les rapports de force entre les personnes, les groupes de personnes et les institutions. Toute économie est politique -inscrite dans l’ensemble civique, dans la philia (amitié) aristotélicienne.

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(1) Paul Jorion, Le prix, Editions du Croquant, 2010. 23 €.

(2) Paul Jorion, Vers la crise du capitalisme américain ?, La Découverte, 2007. Nouvelle édition sous le titre La crise du capitalisme américain, Editions du Croquant, 2009.

(3) cf. Les pêcheurs d’Houat, Hermann, 1983.

 

Article publié dans le numéro 980 de « Royaliste » – 2010