Est-ce le monde qui appartient aux pays industrialisés,

ou les pays industrialisés qui appartiennent au monde ?

Lopez Portillo, Président du Mexique.

 

 

D’une situation historique à jamais révolue, peut-on tirer une actualité prometteuse ?

Assurément.

A la succession d’instantanés qui contractent la modernité dans le bougisme[1], les rythmes lents de la temporalité politique relient selon des configurations changeantes et complexes le passé, le présent et l’avenir qui ne s’ordonnent pas nécessairement selon la chronologie habituelle. Le présent recompose le passé, et c’est le projet qui donne sens à un présent qui est toujours en mouvement, selon les jeux de dialectiques infinies. Rien de linéaire, de définitif, ni d’harmonieux dans cette histoire toujours en train de se faire, mais au contraire des conflits, des pièges et des fautes qui guettent tout autant ceux qui veulent penser le mouvement historique et ceux qui veulent l’accompagner ou l’accomplir.

Aussi la prudence s’impose-t-elle lorsqu’on plonge dans l’ouvrage « daté » d’un théoricien engagé – alors qu’on est militant politique. Le risque est grand de tirer l’œuvre à soi, pour récupérer ce qui « arrange ». Mais il est encore plus risqué d’abandonner une grande oeuvre à la critique rongeuse des souris historiographes, au vu de sa date et des enjeux alors examinés.

Ainsi le livre en trois volumes que François Perroux avait consacré, en 1958, à la coexistence pacifique[2]. Vieille de quarante quatre ans, la situation de guerre froide entre l’Est et l’Ouest est évidemment révolue à tous égards et les personnalités influentes ne cessent d’affirmer que l’effondrement de l’Union soviétique a fait naître un monde nouveau, celui du marché globalisé, qui manifesterait la victoire définitive du capitalisme sur le communisme.

Pourtant, la lecture ou la relecture de ce maître-ouvrage est enrichissante à tous points de vue. Celui de la compréhension d’une période historique – que je laisse de côté. Celui de la réflexion économique, qui transcende les enjeux de l’époque. Celui du projet : le plein développement du monde de l’homme, et de l’homme lui-même, qui est d’une vive actualité face à la régression intellectuelle et matérielle dont l’humanité est actuellement victime.

Actualité ? On s’apercevra, chemin faisant, que l’appréhension d’une économie mondiale ne date pas de la dernière décennie du XX è siècle – ni d’ailleurs de la fin des années cinquante. On vérifiera aussi que le modèle walrasien de la concurrence pure et parfaite qui inspire aujourd’hui les recettes grossières de l’ultralibéralisme, était considéré, en 1958, comme une théorie complètement dépassée et régulièrement invalidée par l’expérience de la vie économique.

Politique et économie

A la jointure de la théorie et de la pratique, le jugement est, pour une part, affaire d’altitude. Plus le point de vue initial est élevé, plus il y a chance de survivre à l’époque dont on parle et dans laquelle on est immergé. François Perroux est de ceux qui transcendent la matière qu’ils étudient et qui savent, à tout moment, reprendre de l’altitude[3] lorsqu’ils ont entrepris dans les affaires du siècle leur démarche d’intention scientifique.

Quant à l’examen critique de la période de la guerre froide, il y a double élévation de pensée : la réflexion et l’activité économiques sont placées dans le champ politique, et l’économie elle-même est définie de telle manière que le capitalisme et le socialisme, tels qu’ils ne manifestent au tournant du vingtième siècle, sont toujours analysés comme des applications de modèles – le Capitalisme, le Socialisme -qui sont eux-mêmes envisagés du point de vue d’une économie générale en cours d’élaboration.

De fait, le politique domine relativement et utilise partiellement l’économie : « la politique du XX e siècle exerce une part de ses contraintes par l’économie ; elle cherche souvent ses légitimations dans des faits et des représentations de l’ordre économique, elle opère quelques uns de ses plus grands arbitrages à l’occasion de conflits économiques et par des moyens économiques.» (FP-CP 9).

Par ailleurs, l’économie n’est pas réductible au marché car les « faits de l’économie ne se réduisent plus à des phénomènes de marché ou à des échanges marchands ; ils ne se définissent plus par les prix que le marché forme.

« L’économie devient ouvertement l’aménagement rationnel des choses et des hommes eux-mêmes, en vue de l’épanouissement de chacun d’eux ; elle formule les lois relatives à celles des luttes et des coopérations entre les groupes humains qui se développent pour produire et utiliser des services comptabilisables. La comptabilité n’englobe pas les seules marchandises : on comptabilise, par exemple, des calories ou des protéines. La comptabilité ne traite pas des seuls prix formés par le marché : elle peut s’établir en prix fictifs, en prix prospectifs, en prix prescrits dans un plan et recommandés dans un programme. La destination de l’économie moderne est de réduire les tensions sociales par des comptes exacts. En très bref : elle fait entrer l’homme en ligne de compte.

« Quant à la politique, elle exerce ses contraintes au nom de préférences qui ne peuvent pas être comptabilisées, elle cherche ses dernières légitimations dans des croyances supérieures à tout compte, elle soutient ses arbitrages par des visées de valeurs sans prix » (FP-CP, 8-9).

Il y a lieu de souligner le caractère concret de cette définition de l’économie (quant à la production et à l’utilisation de services comptabilisables)qui s’oppose à la vision habituelle d’une activité économique dont l’objectif serait la « lutte contre la rareté » et la « satisfaction des besoins ».

Conçue par François Perroux comme un instrument utilisable pour la réduction des conflits entre les groupes humain, l’économie se dépasse elle-même parce qu’il s’agit d’une activité humaine et parce que les systèmes économiques (institués par des êtres humains) trouvent leur finalité hors de rationalité économique. Le capitalisme vise la maximisation du profit qui assurera l’enrichissement général, le communisme annonce que chacun aura « selon ses besoins » dans la société sans classe, mais ces deux ambitions n’engendrent pas l’hostilité entre deux « mondes » car les systèmes capitaliste et communiste ont le même idéal : la satisfaction des besoins. « On ne rend pas intelligible un système en désignant les buts auxquels il vise, non plus qu’en insistant sur des mobiles dominants (la combinaison des mobiles est toujours complexe) : mais, en faisant valoir les tensions qu’il surmonte, et comment il les surmonte. » (FP-CP, 59). Il faut donc étudier chaque système dans sa dialectique interne – celle d’institutions hétérogènes qui arbitrent les luttes entre les groupes sociaux qui ont des projets incompatibles. Un système économique ne saurait donc être jugé selon son idéal de référence (ce que le matérialisme marxiste ne saurait admettre) mais selon sa dynamique interne qui est stimulée par les contradictions du système considéré : comprendre le fonctionnement d’un système, quel qu’il soit, c’est rendre intelligible ses contradictions.

Cette conception dialectique semble rapprocher François Perroux de la méthode marxiste. Il n’en est rien car le socialisme qui s’inspire de Marx est pétri de contradictions que ses artisans ignorent et veulent coûte que coûte effacer. Or,« l’analyse moderne acquiesce (…) pleinement à l’idée que les rapports de production retardent sur les forces de production en quelque organisation que ce soit ».FP-CP,61.

C’est à partir de cette méthode d’analyse que la guerre froide et la coexistence pacifique peuvent être envisagées. Mais avant d’étudier ce conflit et la dialectique économique inhérente à chacun des deux systèmes, il faut garder de l’altitude.

Le conflit Est-Ouest

Quelques décennies avant les approximations de Samuel Huttington, mais de manière plus judicieuse, François Perroux pense les conflits géostratégiques et économiques en termes de civilisation et dans le cadre d’institutions politiques et sociales :

. « Ensemble intelligible dans un ordre de connaissances déterminé, un système économique est aussi un individu historique ; il baigne dans les institutions.

Les institutions sont des armistices dans les luttes sociales, des règles du jeu un temps coagulées, issues de conflits passés, réglant les conflits présents, préparant les conflits futurs ; elles fixent provisoirement le rapport des forces entre des adversaires qui ont dû renoncer temporairement au combat ; elles marquent des pauses pendant lesquelles de nouveaux adversaires se définissent et se préparent de nouvelles luttes.

Les institutions peuvent aussi être saisies comme des organisations assez durables en vue d’une finalité sociale, comme la mise au service d’un Projet dominant dans une société, de moyens matériels et d’activités ; la structuration, la consistance, la durée de l’institution – sous ce rapport – portent l’empreinte des luttes sociales qui changent de contenu et de formes ». FP-CE 15-16.

Cette perspective globale est historique, et par conséquent conflictuelle. François Perroux rappelle que le conflit entre deux civilisations est un phénomène historique banal auquel ne se réduit pas la lutte entre le capitalisme et le communisme : à l’Est et à l’Ouest on utilise les « mêmes techniques de production et de puissance » afin de recréer, d’un côté comme de l’autre, l’Homme et le Monde. L’économie en tant que telle est donc « immergée » dans les deux civilisations antagonistes qui ne veulent pas connaître le compromis, car tout compromis implique un arbitrage et des transactions. D’où les deux issues possibles au conflit : soit l’effondrement d’un des deux camps, soit le dépassement synthétique : « Si chaque civilisation vise à ses buts concrets dépendant de finalités originales, profondément différentes et éventuellement incompatibles, comment une civilisation pourrait-elle espérer profiter du style de vie d’une autre à moins de renoncer à être elle-même, à demeurer telle qu’elle est ? Les tentatives de compromis ne peuvent conduire qu’à deux résultats : une désorganisation et un effondrement de la structure de l’un des groupes ou une synthèse originale, mais qui surgit d’une troisième structure, irréductible aux deux autres ».

Pour envisager ce dépassement dialectique, il faut commencer par définir aussi précisément que possible les deux camps qui s’affrontent, mais aussi le type et la violence des contradictions qui existent et se développent à l’intérieur de chacun des deux camps.

Bien entendu, le conflit Est-Ouest se situe dans l’histoire de la « mondialisation du développement », qui a connu une première phase, de 1815 à 1914 lorsque le développement économique se faisait à partir de Londres, de ses satellites européens et de ses colonies, selon la logique du système capitaliste appuyé sur la théorie économique classique qui privilégie l’extension du marché international. Après 1945 et jusqu’à la fin des années quatre-vingt, le développement se fait à partir de la Russie soviétique et de ses satellites, sur la base de la planification autoritaire, et à partir des Etats-Unis et de leurs satellites.

L’ensemble a-communiste est complexe (plans indicatifs, actions « spontanées ») mais ses sous-ensembles tendent foncièrement « à briser la puissance et la règle du jeu soviétique » qui s’impose à un « camp socialiste » moins soudé qu’on ne le croit alors. Sous l’égide américaine, l’Ouest se définit comme le Monde libre, par opposition à l’ensemble totalitaire. François Perroux récuse cette opposition entre deux mondes, car les deux ensembles exercent une influence l’un sur l’autre. On ne saurait non plus parler de deux blocs car leurs composants respectifs sont par trop hétérogènes. Mieux vaut évoquer la lutte de deux empires (ce qui a l’avantage de replacer ce conflit mondial dans le cours de l’histoire) ou plus exactement deux coalitions : il s’agit d’une « économie des coalitions et (de) la lutte totale de deux coalitions. » FP-CP 24

 

CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES

Etudiant la logique des contradictions, François Perroux ne se situe pas dans le courant de la pensée marxiste, sommaire mais dominante dans la France des années cinquante. Il estime que les contradictions qui existent à l’intérieur des sociétés industrielles modernes ne sont pas fatales ni nécessairement mortelles car « les contradictions des sociétés industrielles qui se développent sont surmontées par un Etat » (32). Elles n’en n’existent pas moins, et elles prennent diverses formes. Il y a les contradictions entre l’armement et le développement, auxquelles s’ajoutent des contradictions à l’intérieur des programmes d’armement et des projets de développement. On observe aussi, bien avant les rencontres de Davos et les dissertations sur la globalisation, des contradictions entre les centres industriels et les collectivités politiques installées sur différents territoires, les politiques industrielles se mêlant de façon complexe et souvent confuse aux classiques politiques nationales : « Par ses grandes industries, chaque nation est en permanence chez beaucoup d’autres nations ; elle y agit. Comme les industries modernes ne sont pas purement et simplement privées, affaires d’industriels et de marchands, les Etats sont, sous quelque forme, hors de leurs frontières : ils s’agitent ou travaillent à bas bruits sur les territoires d’autrui et parmi des populations étrangères ; ils ne deviennent pas de purs producteurs et des commerçants purs, ils offrent le plus souvent leur marchandise en même temps que leur puissance ; les conflits de souveraineté en reçoivent des formes brutales et insidieuses » (FP-CP 34) car c’est une illusion (marxiste et libérale) que de croire au primat de l’économique : « Les économies dominantes refusent, en fait, la compétition purement économique qui prouverait l’excellence de leurs systèmes. Les sociétés industrielles ne renoncent pas à l’esprit et aux conduites des sociétés militaires et la duperie de ces mélanges menace directement l’espèce humaine » (FP-CP 35).

A l’affrontement des volontés impérialistes, à la politique de puissance des deux coalitions qui constituent déjà un impressionnant mouvement dialectique, s’ajoutent les contradictions à l’intérieur de chaque système.

Pour ce qui concerne le système capitaliste, François Perroux analyse les conflits qui portent sur la distribution et la socialisation du profit (53-55), la mise en question de la souveraineté nationale (86), les crises cycliques (66) et la question de la crise générale du capitalisme (83).

Quant à la Russie, nul n’ignore les énormes sacrifices imposés à la population par l’appareil communiste pour développer l’industrie. Mais « quand le produit s’élèvera, les revendications de biens de consommation et de liberté se déclencheront, inégales et disparates, dans cette société industrielle qui se forme en se différenciant, en dépit de l’abstraction qu’est l’unité prolétarienne.

Puisque sont exclues les compensations entre influences sociales et coopérations assez libres des initiatives entre groupes au sein d’une société civile qui admettrait les propriétés des moyens de produire, et les débats marchands entre centres indépendants, un pouvoir doit engendrer sa créature : la société industrielle, et empêcher qu’elle ne s’émancipe et se tourne contre lui. Sans figure de langage, on peut le nommer pouvoir industriel absolu ». (FP-CP 116). C’est énoncer là un des ensembles de facteurs qui ont conduit le système soviétique à sa perte, François Perroux ayant par ailleurs souligné l’ampleur des contradictions entre les systèmes d’armements de deux empires rivaux, qui ont joué un rôle décisif dans la crise finale de l’Union soviétique.

Mais « La Coexistence pacifique » ne sortirait pas du camp de l’historiographie économie si l’ouvrage contenait seulement des prévisions vérifiées. Ce qui importe à l’auteur, par delà le futur des deux systèmes, c’est la logique commune aux deux systèmes.

Premier point commun, la formation du capital :

« (…) Le capital et sa formation, dans les sociétés modernes, sont liées à deux conditions qui ne sont pas dépendantes du fait que la propriété est sociale :

L’emploi de capitaux fixes étendus suscite de grandes unités de la production ; pour que ces grandes unités qui sont, elles-mêmes, des centres de pouvoirs, soient entre elles coordonnées, un pouvoir d’arbitrage vigoureux est nécessaire ; c’est vrai des corporations géantes aux Etats-Unis et, non moins, des combinats et des kolkozes soviétiques. Le raisonnement appliqué aux grandes unités de production pourrait s’étendre aux groupes sociaux organisés, aux groupes de travailleurs salariés, par exemple. La souveraineté de fait qu’exercent des unités et des groupes étendus et complexes tend à susciter dangereusement un absolutisme du pouvoir central, qu’il soit personnel ou collégial.

Dans toutes les sociétés contemporaines, une fraction importante des accumulations de capital est fournie par une épargne collective et forcée. Elle est décidée par la grande unité de production pour son auto-financement. Elle est aussi l’œuvre de l’Etat qui use d’impôt, d’emprunt forcé et de manipulations monétaires. Dans toutes les sociétés observables, enfin, une fraction de cette épargne forcée est redistribuée sous forme de transferts de groupe à groupe. »FP-CP110

Deuxième point commun, le rôle de l’Etat :

« Les plus puissantes révolutions industrielles dans l’histoire se sont déployées grâce à des interventions vigoureuses de l’Etat ; elles ont renforcé les nations et les Empires ; elles ont utilisé l’idéologie nationale et impériale pour réduire les conflits de classes engendrés par la croissance de l’industrie ; chacune d’entre elles a fait, pour les suivantes, l’économie d’expériences techniques et économiques et a tenté, en vain du reste, de contenir l’expansion d’un concurrent, d’un adversaire collectif qu’elle s’était d’abord inconsciemment créé.

Chacune a libéré deux espèces de forces antagonistes : celles qui améliorent la communication, qui diffusent l’information, qui ouvrent la voie à l’expansion des progrès économiques, et celles qui ferment les nations ou les Empires sur eux-mêmes pour protéger, un temps, leur propre croissance et leur permettre de se porter au niveau de leurs aînés.

Ces alliances entre la puissance politique et l’économie ne sont pas nécessairement des conséquences du capitalisme industriel : elles sont utilisées par des groupes humaines pour accéder à ce stade.

Elles suscitent des conflits entre groupes sociaux qui ne se ramènent pas à un schéma simple des conflits de classes au sein du capitalisme : ces dernières, au départ, n’existent pas encore et prennent, au cours du développement, des structures d’une diversification et d’une complexité croissantes. »FP-CP106

Troisième point commun : l’échec social.

« Pas plus qu’il n’existe de société par le Plan, il n’existe – en face – de société par le Marché » observe François Perroux (FP-CP, 172). De fait, le capitalisme et le communisme n’ont pas su comment « réduire au mieux le décalage entre les forces de production et les rapports de production ; l’un n’a pas résolu plus que l’autre la question de la participation effective de tous les individus et de tous les groupes à la formation de la volonté collective. Ni l’un ni l’autre n’a présenté de formule acceptable de démocratie économique ». (FP-CP-29).

 

COEXISTENCE ET DÉVELOPPEMENT

Dès lors, François Perroux envisageait une coexistence et même une conjonction entre les deux systèmes, à condition qu’il y ait volonté de dialogue selon une même représentation de l’avenir selon la perspective du « développement de deux ensembles structurés et de l’universalisation, de la mondialisation du développement économique » – le problème du développement des systèmes capitaliste et communiste étant envisagé dans la volonté de découvrir une « économie fondamentale généralisée » (21).

Après avoir étudié les modes de croissance pour une économie nationale et les pôles de développement des deux grands ensembles économiques, les unités et les industries motrices, François Perroux envisage la coexistence des deux empires sous l’angle des exigences morales et politiques, qui permettent de définir les « tâches élémentaires de l’économie humaine ». Mais cette définition ne va pas sans une dénonciation préalable du réductionnisme économique dans un texte qui est d’une pleine actualité : « Le cours de la rente ou la cote de la Bourse, le compte rendu d’une société par actions, les taux du change sur le marché officiel ou latéral, la date de paiement des coupons, les bilans précis et sans rigueur (c’est la loi du genre), les comptes profits et pertes (au centime près, mais fondamentalement mensongers : c’est la loi du genre), la cotation, officielle ou non, du kilo de porc vif sur le marché de La Villette, la péréquation des charges contributives dans un immeuble de construction récente : voilà des matières certes économiques. Et qui le nie ? Pourvu qu’on ne refuse pas ce caractère aux cours du rendement du travailleur, aux indices de sa fatigabilité, au rendement des coûts de sa formation, à une cotation qui essaie d’être correcte des coûts et des effets de l’alimentation, du logement, de la protection contre la morbidité de la masse vivante ?

Cette dernière optique ne peut pas être adoptée par le spécialiste qui se dit économiste s’il exerce des fonctions qui en font l’expert, le conseiller et le porte-parole des groupes dominants dans le système ou le caméraliste d’un Etat. Elle est éliminée silencieusement ou combattue avec rage, précisément parce qu’elle est scientifique et juge, d’après les conquêtes de la science, l’insuccès ou le succès des économies et des politiques réalisées. Aussi constate-t-on une réduction inconsciente ou préméditée de la pensée économique à des études de détail qui dispensent d’appréhender l’essentiel.

Cette réduction, profitable aux droits acquis et aux bénéficiaires d’un système économique déterminé, est directement opposée à la pensée économique telle qu’elle s’est manifestée depuis ses essais originaires de se constituer en savoir scientifique contrôlable » (FP-CP371-372).

 

TROIS INJONCTIONS

Quant aux tâches élémentaires d’une économie conçue et mise en œuvre pour tous les hommes, François Perroux définit trois objectifs qui, avant tout débat sur le marché et le plan, sur le capitalisme et le socialisme, permettent de fonder et de justifier – au sens le plus fort du terme – la constitution d’une économie généralisée.

Nourrir les hommes

Permettre à chaque homme de manger tous les jours, tel est l’objectif premier, que nul ne conteste en principe, mais qui est négligé ou contredit par l’économicisme : « Nous savons à peu près concrètement de quoi il s’agit, depuis que nous connaissons scientifiquement les faims qui tenaillent plus de la moitié des hommes et les malnutritions qui éprouvent encore des multitudes, même dans les pays les plus riches et les plus développés. L’échec de l’économie est patent si l’homme entre vraiment en ligne de compte ; les succès apparents de l’économie marchande tirent leur origine de la concentration et de la rétention des fruits de l’effort économique au bénéfice d’individus et de nations privilégiés : ces succès se célèbrent au moyen de comptabilités humainement et économiquement trompeuses. »( FP-CP381). L’échec du socialisme soviétique, obligé d’importer ses produits alimentaires de l’occident à la fin de la guerre froide, est non moins patent que celui du capitalisme, que ce soit à l’époque de la guerre froide ou après l’effondrement de l’Union soviétique et le prétendu triomphe du Marché.

Dans les années cinquante, on estimait que les deux tiers de l’humanité (soit … sur un total de 2, 4 milliards d’êtres humains) souffraient de la faim.

Publié en octobre 2001, le dernier rapport de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) déplorait la régression intervenue dans le domaine de la lutte contre la faim au cours des années quatre-vingt dix : de moins en moins de personnes échappent à la sous-alimentation, et il faudrait au faible rythme actuel ( 6 millions par an en moyenne) soixante ans pour réduire de 800 à 400 millions le nombre de personnes sous alimentées dans le monde – à condition que de grands pays ne sombrent pas dans la misère comme l’Argentine à la fin de 2001.

Soigner les hommes

La bonne santé de chacun est le deuxième objectif, lui aussi jamais contesté mais toujours plus ou moins renié concrètement sous couvert d’impératifs de rentabilité : « Les coûts du statut humain de la vie de chaque être humain, ou coûts de l’homme, ne se confondent pas avec le prix d’un homme ou le prix de revient d’un homme. Des statisticiens tels que Lotka, suivis par des Français, se sont livrés à ce dernier calcul. Ils évaluent, par le rendement capitalisé d’un individu ou par les sommes dépensées pour le mettre en état de produire, sa valeur marchande. Partant du marché tel qu’il est, dans la société telle qu’elle est, ils cherchent combien « coûte » la formation d’un individu et ce qu’il rapporte. Or, la société telle qu’elle est et le marché tel qu’il est laissent détruire et détériorer les sujets humains ; c’est donc au rebours des indications ainsi fournies que se définiront les coûts de l’homme. Chacun étant d’abord mis en état de vivre et de se maintenir en santé, le marché ou le plan pourraient fonctionner en procurant, dans une économie humaine, des gains nets d’enrichissement. Jusqu’à ce point, les gains sont fictifs et déduits d’une comptabilisation, naïve ou rouée, consacrée, à titre exclusif ou principal, aux choses. » (FP-CP510).

A l’appui de sa réflexion, François Perroux citait un rapport de l’Organisation mondiale de la Santé (382) sur la relation entre la bonne santé des hommes et le développement économique. La même démonstration figure dans un rapport de 2001, à l’appui du même impératif de santé publique. Mais c’est toujours le même désastre, aggravé par les ravages du sida (surtout dans les pays pauvres) et par le retour massif des anciennes épidémies en raison de l’effondrement des structures de soins dans les pays pauvres du Sud et de l’Est.

Libérer les esclaves

Les mêmes comparaisons désolantes doivent être faites pour ce qui concerne les formes modernes de l’esclavage, dûment analysées et dénoncées dans les rapports de l’organisation mondiale de la santé cités par François Perroux et qui font aujourd’hui l’objet de la même réprobation dans les rapports officiels. Des millions d’hommes, de femmes et d’enfants vivent actuellement en esclavage. Selon l’Organisation internationale du travail, “ le trafic des femmes et des enfants, essentiellement pour la prostitution et les travaux domestiques mais aussi pour le travail dans des ateliers où ils sont exploités, s’est dramatiquement accru dans le monde au cours des dix dernières années ”. Les formes de l’asservissement ont changé. L’état de servitude demeure.

Dans les années cinquante, le bilan dressé par François Perroux était par conséquent d’une grande sévérité :

« En tous ces domaines, l’insuffisance de l’économie dogmatique et systématique est flagrante. C’est à contre-courant de l’économie fondée sur le profit, l’entreprise et le marché, que la protection du statut humain de la vie des plus déshérités a été conquise et que les gaspillages de ressources naturelles ont été ralentis ou rectifiés. Telle est l’évidence, qu’elle risquerait de former une condamnation unilatérale. Or l’économie de Plan, qui impose une discipline sévère et des taux d’investissement élevés, doit, non moins que tout autre régime, prouver que ses succès mesurés en choses ne sont pas obtenus à des coûts élevés en hommes et en liberté. D’un taux de l’investissement ou de la croissance du produit global, on ne déduit pas une structure de la consommation et un style de vie que l’on puisse considérer comme humains, d’après les normes de la science contemporaine. » (CP-FP 483).

L’économie de plan a elle aussi échoué, quant à la justice distributive, et le système soviétique s’est effondré sous le poids de ses contradictions, révélant un désir de liberté impitoyablement refoulé par un système tyrannique. Reste le système du « monde libre », dont François Perroux niait le caractère essentiellement économique – dévoilant cinquante ans à l’avance la véritable nature de ce qu’on désigne faute de concepts plus adéquats sous le terme d’ultralibéralisme mais qui est en fait un système d’enrichissement maximal pour une proportion infime de la population :

« L’économie, à dire le vrai, subit des mutations successives. K. Marx a rappelé la distinction aristotélicienne entre l’Economique qui satisfait aux besoins humains et la Chrématistique qui poursuit l’enrichissement accompli avec incertitude dans les circuits de l’argent. La vieille Economique, antérieure au capitalisme industriel, on ne lui demandait pas (et pour cause !) si elle nourrissait tous les hommes, les soignait tous et n’en maintenait aucun en esclavage. Quand elle commença d’être jugée, les victimes des progrès ont posé ces questions, précisément, à la jeune science de l’enrichissement ; et ces mêmes questions insistants, puissantes pour convaincre quand sont bloquées les voies de la persuasion, tirent une nouvelle Economique de la Chrématistique délabrée et chancelante.

La vraie science économique et la conduite rationnelle qu’elle pourrait conseiller, ne les cherchons pas dans le passer : elles sont devant nous » (FP-CP484).

 

Une nouvelle Economique ? Dans la perspective inspirée par « l’utopie scientifique d’un gouvernement mondial »(FP-CP 383) François Perroux amorce une autre phase de la dialectique historique en affirmant que « c’est l’économie élémentaire pour chaque homme, et jugée par chacun d’eux, qui est l’antidote aux violences de la révolution mondiale parce qu’elle est l’acceptation de la réalité et de la justice de cette révolution » (FP-CP 535).

La révolution mondiale de type léniniste est morte ou moribonde, ruinée par ses contradictions internes plus que par les assauts de l’empire antagoniste. Mais la violence mondiale demeure – celle d’un hyperterrorisme qui, au nom d’une religiosité fantasmée, détruit massivement faute de pouvoir affirmer quelque projet politique que ce soit. Contrairement à ce qui est affirmé aujourd’hui dans l’empire américain (satellites compris), ce n’est pas une répression littéralement écrasante qui arrêtera le nouveau cycle de la violence mais la révolution pour la justice qu’en 1958 François Perroux appelait de ses vœux. Près d’un demi-siècle plus tard, c’est encore lui qui nous ouvre la voie.

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Article publié dans la revue « Cité »n° 39


[1]Pierre-André Taguieff, Résister au bougisme, Démocratie forte contre mondialisation techno-marchande, Fondation du 2 mars/ Mille et une nuits, 2001.

[2]François Perroux, La coexistence pacifique, trois volumes, 666 pages, Presses Universitaires de France, 1958. Réédition en un volume aux Presses Universitaires de Grenoble, dans les Œuvres complètes, aux Presses universitaires de Grenoble, en 1992. S’y ajoutent des Textes complémentaires sur La coexistence pacifique, PUG, 1992.

[3]Evoquant au cours d’une conversation les tragiques erreurs commises par Charles Maurras, François Perroux me fit remarquer que le maître à penser de l’Action française n’avait jamais pris l’avion…