Voici une éco-logie qui donne à penser. Etrangère aux rêvasseries sur la nature, elle nous rappelle comment les hommes s’ingénient à habiter le monde selon diverses modalités politiques – les villes étant les manifestations les plus visibles de cette mise en œuvre.

Au dos du livre (1), la notice nous rappelle que Jean-Paul Dollé est philosophe, écrivain, docteur d’état (sans majuscule, quel lapsus !) en philosophie, enseignant à l’Ecole d’architecture de La Villette. L’auteur étant discret, il est utile de préciser que ce philosophe est militant, que ce penseur de la citadinité est un citoyen très actif, cofondateur de Banlieue 89 avec Roland Castro, qu’on rencontre dans les couloirs de la station République, à Bastille ou place de la Nation chaque fois qu’il y a lieu de manifester contre une injustice, commise en France ou dans le vaste monde.

Ces précisions importent car on écoute plus volontiers le citoyen qui parle de la ville en marchant dans ses rues que l’agitateur médiatisé, étranger à la foule et la haïssant secrètement (certains écologistes proclament que l’homme est plus dangereux prédateur que la bête) qui nous assomme de déclamations sur la nature au point de nous rendre aveugles et amnésiques. Aveugles parce que nous sommes aujourd’hui plus citadins que paysans. Amnésiques parce que nous oublions presque que l’éco-logie concerne notre manière d’habiter le monde, d’y construire des villes qui deviennent parfois, comme le dit Jean-Paul Dollé, des figures du monde – des « villes-monde ».

Ces métropoles n’ont pas poussé « comme des champignons ». La ville a une histoire et ce n’est pas par préciosité qu’on évoque des civilisations par des noms de ville : Jérusalem, Athènes, Rome…La ville a une histoire politique, la polis est l’œuvre du politique – ce qui signifie la mise en ordre raisonnée d’un projet accompli au fil du temps et sous l’égide du divin. D’où le titre du livre, métropolitique, qui ne doit rien au bricolage sémantique. Nourri de l’enseignement de Pierre Vidal-Naquet, Jean-Paul Dollé nous donne à méditer des pages lumineuses sur la constitution de la cité grecque par Clisthène l’Athénien, législateur géomètre qui organisa la ville en dèmes selon le principe d’isonomie (2) : dès ce commencement, pas de démocratie sans principe d’égalité. Il est bon de s’en souvenir à l’heure où le monde moderne n’offre, pour l’instant, qu’une perspective nihiliste vécue dans la décomposition urbaine.

Avec Baudelaire, Jean-Paul Dollé pense que la modernité est « la mélancolie de la vérité, la gueule de bois d’après la Révolution, le spleen d’un temps sans but et sans fin, habité de souvenirs à jamais enfuis… ». Qu’y faire ? Les réactionnaires n’apportent que des solutions dérisoires. Avec sa revendication d’ « espaces verts » l’écologisme oublie que la question essentielle est celle de la forme des rues et des villes et l’obsession du propre aboutit à l’esthétisation des centre-villes qui implique le nettoyage social – durci par le fantasme ethnicisant.

Comme tout promeneur, Jean-Paul Dollé choisit ses itinéraires et ses passages, ses souvenirs et ses auteurs. La Révolution française fut faite par des « républicains de collège ». La métropolitique est pensée sur un mode également révolutionnaire par un démocrate de l’université. Platon est convoqué, puis Descartes (à quoi bon ?), Freud est classiquement exploité. Mais notre piéton de Paris fait mine d’oublier chemin faisant le Louvre et le Palais Royal et, racontant l’histoire de la ville, saute allègrement de la cité antique au Paris baudelairien après un arrêt-image sur la fête de la Fédération – d’où Louis XVI est curieusement absent. Il y a bien des retours vers la fin sur le « patriarcat » ( ?) royal et sur le corps du roi (on échappe tout de même aux « deux corps » fantasmatiques) mais Jean-Paul Dollé a vraiment beaucoup de mal à envisager la forme monarchique des villes – faute que cet enfant obstiné de Mai 1968 veuille enfin penser la question de l’autorité politique.

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(1) Jean-Paul Dollé, Métropolitique, Editions de La Villette, 2002. 9 €.

(2) Isos : égal ; nomos : loi.Cf. mon article dans Cité n° 31 : Géopolitique et souveraineté.

Article publié dans le numéro 810 de « Royaliste » – 2003