Nous avons perdu, le 5 octobre, un maître et un ami. Notre mémoire collective gardera le souvenir de sa présence, si souriante et chaleureuse, à nos soirées des Mercredis. Avec Georges Balandier, nous étions « en connivence » et même « en complicité » comme il me l’avait écrit. Il nous a fait saisir « le grand dérangement » et les « nouveaux Nouveaux mondes » produits par la science, la technique et le capitalisme financier. Il a magistralement conforté notre critique de l’expertise proliférante et des scénographies dramatisées par les plumes de l’ombre qui ont conduit à la vacuité du pouvoir politique, aujourd’hui confronté à la « violence sacrale » du djihadisme.

Nous ne cesserons de penser avec Georges Balandier. Non pour l’annexer mais pour offrir ce que nous avons compris de son œuvre (1) à tous ceux qui vivent le «dépaysement contemporain » et tentent un ressaisissement collectif. J’estime, par exemple, que Jean-Luc Mélenchon aurait avantage à lire ou à relire Georges Balandier. Pourquoi ? Parce que Jean-Luc Mélenchon lit des livres, ce qui est rare dans le petit monde des candidats à la présidence. Parce qu’il croit à ce qu’il dit, phénomène exceptionnel. Parce qu’il cherche un progrès qui ne soit pas pris dans les dynamiques de la « surmodernité », sans perdre de vue notre histoire. Parce qu’il tente de se débrouiller avec la souveraineté, nationale et populaire, selon sa tradition politique.  Or toutes les traditions politiques sont incomplètes – la nôtre comprise – et un candidat à la présidence doit penser et agir de manière symphonique.

Que manque-t-il à Jean-Luc Mélenchon ? Une inscription dans l’histoire millénaire de la France qu’il s’obstine à couper en deux : l’histoire du royaume serait celle d’un autre monde et l’histoire nationale  commencerait avec la Révolution de 1789, selon l’idée que la rupture est plus importante que la continuité. Penseur attentif aux périodes, aux époques et aux âges, Georges Balandier l’aiderait à mettre en relation dialectique la continuité et la rupture puis à discerner ce mouvement complexe dans notre Révolution française.

Le débat sur l’histoire nationale n’a de sens politique que s’il permet de mieux gouverner et aujourd’hui de sortir de la gouvernance pour gouverner à nouveau. Sur ce point décisif, la lecture du dernier livre de Georges Balandier (2) est d’une pleine actualité. Ainsi, on ne retrouvera pas le politique perdu en faisant élire une Constituante. Proposant cela, Jean-Luc Mélenchon procède à une reconstitution historique qui efface la fonction royale, transformée mais toujours présente dans la Constitution de 1791. Cet effacement souligne la faille théorique du candidat de la gauche dite radicale. Pour remédier au « déforcement » du politique, nous dit Georges Balandier, il faut ré-instituer le pouvoir symbolique qui fait le lien entre l’histoire et le territoire afin que les citoyens projetés dans un avenir inquiétant trouvent une réassurance.

Rien de plus réel que le pouvoir symbolique mais il faut que cette symbolique s’incarne dans le corps du souverain. Or Jean-Luc Mélenchon veut instituer la souveraineté populaire contre le souverain incarné – il veut abolir la monarchie présidentielle déjà ruinée par le quinquennat. La posture robespierriste est attrayante dans les réunions publiques mais elle condamne l’action politique à l’échec dès lors qu’elle récuse une fonction présidentielle qui ne peut tenir que par projection effective de la royauté. Jean-Luc Mélenchon se fait de la royauté une image caricaturale ; il ne comprend pas que sous ses formes anciennes comme dans son actualité la royauté exerce une fonction médiatrice qui accompagne, au péril d’elle-même, toutes sortes de révolutions. On peut vouloir, comme nous, une incarnation dynastique de la royauté. On peut s’y refuser mais il faut du moins comprendre la généalogie de la fonction présidentielle et accepter de la ré-instituer afin que l’homme d’Etat ait à nouveau la force de pouvoir. Lisant Georges Balandier, Jean-Luc Mélenchon se souviendra que François Mitterrand avait su assumer sa fonction de monarque républicain et donner à la gauche une chance qu’elle n’a pas su saisir. Le pouvoir est à reprendre, mais cette fois en connaissance de cause.

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(1) Georges Balandier a accordé à « Royaliste » plusieurs entretiens et l’on retrouvera sur mon blog les articles que j’ai consacrés à ses livres.

(2) Georges Balandier, Recherche du politique perdu, Fayard, 2015. Cf. mon article dans notre numéro 1084.

Editorial du numéro 1107 de « Royaliste » – 2016