En 1100 pages, Jacques de Saint-Victor et Thomas Branthôme, deux universitaires qui enseignent l’histoire du droit, expliquent comment fut conçue, voulue et rêvée la République depuis l’Antiquité grecque. Cet exposé complet et savamment critique forme un monumental ouvrage de référence, destiné à la formation des étudiants et à l’instruction des citoyens. Tous découvriront ou vérifieront que la République n’est pas un bloc, sorti tout droit du cerveau de Robespierre…

Tout commence avec Aristote. On sait que le Stagirite distingue trois régimes politiques – la monarchie, gouvernement d’un seul, l’aristocratie, gouvernement des meilleurs et la politeia ou république qui est le gouvernement de tous les citoyens. Ces trois régimes sont républicains s’ils ont en vue le Bien commun. Si cette finalité est remplacée par l’intérêt d’un seul, de quelques-uns ou de la masse, il y a tyrannie, oligarchie ou démocratie. Le gouvernement de la politeia – la République républicaine, le régime populaire – n’a pas de forme définie chez Aristote et le problème, sans cesse posé et reposé jusqu’à nos jours, n’a jamais trouvé de solution satisfaisante. Le Stagirite dit cependant que le meilleur régime est celui de la médiété, du « juste milieu » que représenterait, dans l’idéal, le gouvernement de classes sociales qui se mélangeraient.

Ce gouvernement du compromis social fait naître l’idée, riche d’avenir, du gouvernement mixte. L’historien grec Polybe en est le premier théoricien au IIème siècle avant Jésus-Christ mais il ne sera redécouvert qu’au XVème siècle. Cicéron théorise lui aussi le gouvernement mixte de la Res publica définie comme la Res populis : la République appartient à la communauté politique et elle est en mesure d’assurer l’égalité grâce au droit. La République selon Cicéron est compatible avec la monarchie, l’aristocratie et le régime populaire et contraire aux trois formes corrompues distinguées par Aristote.

Au XIIIème siècle Thomas d’Aquin reprend le thème du gouvernement mixte républicain et se prononce (Somme, I-II, 105,1) pour une royauté élective : le « meilleur régime » résulte « d’un bon mélange de royauté, dans la mesure où un seul a la préséance sur tous, d’aristocratie dans la mesure où plusieurs gouvernent en raison de leur vertu, et de démocratie, c’est-à-dire issu du pouvoir du peuple, dans la mesure où les princes peuvent être choisis parmi le peuple et où l’élection des princes appartient au peuple ». Thomas d’Aquin est le fondateur du « constitutionnalisme médiéval » : cette doctrine établit le prince en souverain qui peut contraindre au respect de la loi mais le prince doit respecter la loi de nature qui lui commande la justice.

Après l’Aquinate, Pierre d’Auvergne (1240-1304) reprend la doctrine du gouvernement mixte mais en étendant le rôle du peuple (multitudo) et Nicole Oresme (1320-1382), théologien, traducteur d’Aristote et économiste, théorise la monarchie républicaine en réaction aux défaites et aux troubles de la guerre de Cent ans. Avec d’autres défenseurs du « bien de la chose publique », il inspire l’ordonnance du 3 mars 1357, imposée au Dauphin en contrepartie d’un nouvel impôt destiné au financement de la guerre. Cette ordonnance prévoyait la possibilité pour les Etats de se réunir sans convocation royale et annonçait que les impôts seraient levés avec la volonté du peuple.

L’ordonnance visait à instituer un gouvernement mixte dominé par la noblesse et la bourgeoisie mais la tentative est brisée par la révolte d’Etienne Marcel qui ruine l’alliance entre la noblesse et la bourgeoisie parisienne. L’accord passé entre Etienne Marcel et le roi de Navarre allié des Anglais provoque une réaction patriotique qui favorise la restauration de l’autorité royale. Devenu conseiller de Charles V, Nicole Oresme, qui accorde de grands pouvoirs au peuple, présente la monarchie de Charles V comme un régime mixte associant le roi, l’aristocratie des pairs et le peuple des Etats. La tradition de la monarchie républicaine perdure jusqu’aux guerres de Religion mais c’est la courant des légistes adeptes du « gouvernement royal » qui l’emporte sur le courant thomiste du régime mixte à la faveur de la réaffirmation de l’autorité royale que permet la fin victorieuse de la guerre de Cent Ans.

C’est encore la guerre, cette fois civile et religieuse, qui provoque une transformation de la pensée et de la pratique républicaines au XVIème siècle. C’est au lendemain de la Saint-Barthélemy que le mot « Etat » apparaît dans son acception moderne qui se fonde sur un triple refus – de la Cité antique, de la Res publica christiana et de la seigneurie féodale – et la volonté de puissance étatique se renforce après les assassinats d’Henri III et d’Henri IV. La période des guerres de Religion correspond à d’intenses réflexions politiques sous l’influence de Machiavel et des monarchomaques et c’est Jean Bodin qui l’emporte avec ses « Six Livres de la République » (1576). La République est alors identifiée à l’Etat, de préférence monarchique, détenteur d’une souveraineté indivisible, perpétuelle, inaliénable et absolue, contre la tradition aristotélicienne du régime mixte. Plus tard, la Fronde ne fait que conforter la théorie et la pratique de l’Etat souverain qui triomphe au Grand siècle.

La Révolution française, y compris dans sa formulation robespierriste, est républicaine et monarchiste jusqu’en 1792. Après le 10 Août, elle tente le régime populaire évoqué par Aristote et explore ses impasses constitutionnelles. La République se définit négativement, face à l’ennemi qu’il faut anéantir ; elle réaffirme positivement l’unité et l’indivisibilité de l’Etat dans une dialectique nouvelle avec un Peuple glorifié et souvent réduit à ses fractions émeutières ; elle accouche de la Nation que le royaume de France avait peu à peu engendré…

En lisant les centaines de pages que Jacques de Saint-Victor et Thomas Branthôme consacrent à la naissance du républicanisme et au développement des différents partis qui s’en réclament au XIXème siècle – les jacobins, les libéraux, les plébéiens – on voit renaître puis se résorber l’opposition entre République et démocratie et s’installer la confrontation entre le républicanisme bourgeois et le socialisme. Les Jacobins brisent les Hébertistes, le Directoire liquide Babeuf et sa Société des Egaux, l’Assemblée nationale issue de la Révolution de février 1848 charge le général Cavaignac de noyer dans le sang le mouvement ouvrier au mois de juin, puis restreint le suffrage universel. La violente répression de la Commune puis des grèves ouvrières par les gouvernements de la IIIème République avant 1914 est connue. Le libéralisme politique et le républicanisme de droite et de gauche redoutent la démocratie au sens classique du terme : la foule inorganisée, son potentiel de violence. Il y a une très longue histoire de l’acclimatation de la démocratie en France, marquée par la défiance de certains théoriciens du républicanisme, par l’institution en 1848 d’un suffrage universel exclusivement masculin et par l’adoption tardive de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme énoncé de principes fondamentaux – puisque son caractère normatif est encore contesté par certains juristes sous la IIIème République.

L’ouvrage se termine par une analyse de la République gaullienne, justement définie comme une monarchie républicaine. Plutôt que de commenter les pages pertinentes que Jacques de Saint-Victor et Thomas Branthôme consacrent à la Vème République, je me détache de leur ouvrage pour proposer une vue générale, aussi libre que schématique, de notre République moderne. Celle-ci ne peut être pensée hors de sa relation dialectique avec les autres catégories qui entrent dans la composition du Politique.

La dialectique de la République, de l’Etat et de la Nation est mise en œuvre par le jacobinisme sur le mode passionnel puis par le bonapartisme sur le mode rationnel mais chaque fois dans le sacrifice de la démocratie – c’est-à-dire des libertés publiques et de la souveraineté populaire.

La Restauration et la monarchie de Juillet tentent d’établir la République comme une monarchie royale présidant un régime parlementaire et une démocratie réduite à des libertés publiques mal garanties – tout en gardant l’Etat administratif.

Nos régimes d’assemblées (1875-1940 et 1946-1958) se fondent sur le refus de l’Etat et tentent de lier la démocratie (suffrage universel et libertés publiques), la nation et la République vécue sur le mode du patriotisme héroïque. L’Armée et l’Administration constituent deux socles politiques solides, hors du champ politicien.

La Constitution de la Vème République, dans sa conception gaullienne, rassemble les composantes du Politique dans une synthèse presque complète : l’Etat restauré dans son indépendance, la nation consacrée dans sa pleine souveraineté, la République comme gouvernement au service de l’intérêt général et la démocratie revitalisée par le recours possible au référendum. Cette monarchie républicaine et démocratique est bien entendu laïque et elle se proclame République sociale en référence du Préambule de 1946. En reprenant les catégories aristotéliciennes, on peut aussi soutenir qu’elle a articulé dans une nouvelle forme du régime mixte la monarchie, l’aristocratie (les Grands Corps) et la démocratie – avec le projet de compléter la démocratie représentative par une démocratie participative.

Cette synthèse était fragile car la nécessaire incarnation du pouvoir politique est devenue problématique après le départ du général de Gaulle et la monarchie élective a dégénéré en oligarchie aujourd’hui engagée sur une pente liberticide. Rien n’est perdu cependant car la République gaullienne peut être rétablie dans sa dynamique démocratique et sociale, représentative et participative. Selon nous, il lui manquera encore la médiation royale, qui donne à l’Etat sa charge symbolique et modère concrètement les conflits de pouvoirs en assurant la nation de sa permanence dans l’histoire…

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(1)    Jacques de Saint-Victor, Thomas Branthôme, Histoire de la République en France, Des origines à la Vème République, Corpus Histoire du droit, Economica, 2018. Ma présentation très lacunaire de cet ouvrage est une simple incitation à la lecture… et à la relecture des auteurs, pas toujours d’accord entre eux, qui nous éclairent depuis des décennies sur le cheminement de l’idée républicaine : Blandine Kriegel, Claude Nicolet, Régis Debray, Marcel Gauchet… Pour les retrouver, il suffit de taper leurs noms sur mon blog bertrand-renouvin.fr

Article publié dans le numéro 1164 de « Royaliste » – 2019