Jamais la métaphore du cirque n’a eu si bel emploi que dans l’élection américaine. Et pourtant.

Dans sa hargne à traiter de bouffon le candidat républicain, la presse n’a pas relevé que le bonhomme jouait goulûment les Auguste face à une dame qui campait parfaitement le clown blanc. L’un cumulait bourdes et crasses, s’étalait dans la sciure à la grande joie des foules, l’autre, chapeau pointu, fardait sa candeur chlorotique de vertus démocrates et d’indignations si creuses qu’elles ont fini par dégoûter les gens. Numéro achevé, chacun se démaquille, les aides démontent le chapiteau. Passons à un autre enseignement.

A-t-on réglé le compte des glosateurs politico-médiatiques qui se sont si bien plantés dans leurs anticipations ? A-t-on assez crûment relevé leur ignorance générale du peuple, et donc du corps électoral américain ? A-t-on épinglé leurs connivences avec les cercles dominants qui, d’une côte atlantique à l’autre et jusqu’au cœur de l’Europe, cimentent la mise en œuvre du pacte néolibéral ? A-t-on même montré l’aspect aggravant d’une faute qui, les ayant fait errer sur le Brexit, leur fait biner l’erreur sur le vote Trump ?

Certes pas, mais un rattrapage est possible…  Quelques minutes avant la tombée des résultats, un Emmanuel Todd au pic de son talent a offert à un parterre d’étudiants[1] une analyse spectrale des USA si limpide que l’issue du scrutin paraissait aller de soi – et lui donna raison. Sa prestation peut servir de guide et de pensum aux repentants. Mais arrêtons-nous, avec sa permission amicale, sur la conclusion.

En souriant de la proximité de sa retraite, notre ami s’est risqué à jubiler d’avance de la déconfiture des quelques deux cents économistes, universitaires « grassement payés », dont la pétition avait sommé les électeurs de se garder d’enfreindre le consensus en élisant un milliardaire irresponsable qui mettait en cause la globalisation. Et de là, évoquant les condamnations qui ont unanimement frappé les votants français au référendum européen de 2005, les Anglais au Brexit et les futurs électeurs de Trump, partout catégorisés comme vieux, sous-éduqués et passéistes – à l’opposé des élites conquérantes, il a invité cette assemblée de futurs cadres de l’économie à un décapage en règle de la notion d’élite intelligente.

Tout indiquant qu’une majorité de diplômés avait l’intention de voter Clinton, le clivage avec le vote Trump se situait quelque part au milieu de ceux qui n’avaient pas conclu leur cursus universitaire, drop-outs à partir desquels s’échelonnaient vers le bas les classes moyennes et populaires « malheureuses », majoritairement acquises à un vote protestataire.

Qui était intelligent dans cette affaire ? Le discours convenu tenait de l’évidence : c’était les plus diplômés ou en attente de l’être et ceux qui avaient réussi. Ce gratin-là avait mission de « donner le la » dans les sociétés démocratiques avancées où nous avons l’avantage de naître (Chacun de nous ici n’en fait-il pas partie ?) Et si, par malheur, l’opinion des « autres » venait à s’imposer, ce ne pourrait être qu’un accident auquel une manipulation pouvait adroitement remédier : en France, faire revoter le texte par des parlementaires dociles, sous une autre mouture, un autre titre ; et pardonner aux égarés d’un instant.

Mais que faire quand un pays entier décidait, contre l’avis pressant de ses « élites » des affaires et du radieux avenir promis, de sauter du navire européen pour ressaisir le gouvernail insulaire, et si une vieille tradition démocratique interdisait d’annuler le scrutin ? Et que faire à présent, quand la démocratie américaine, si symbolique, se donne un bouffon ou un Saint-Jean Bouche d’or pour président ? Faudrait-il en venir à douter des élites ? En changer ? Ou simplement les redéfinir ?

C’est à cela qu’il faut en venir. Avouer que ce que Todd nomme « machine à fabriquer les élites » n’a pas qualité pour en fournir à la nation. Elle n’exige pas les vertus de l’intelligence quant à la diversité des approches, la richesse du savoir et l’autonomie du jugement ; elle entraîne encore moins à  l’indépendance d’esprit et au courage mais repose sur la capacité de travail et la… soumission.

D’où il n’est pas incongru de conclure que les vagues d’insatisfaction qui remontent des peuples en cette saison de l’histoire sont portées par des citoyens conscients, issus de toutes les « classes » de la société, dont la lucidité a fait le tour des pièges qu’on leur tend et qui, entrevoyant un autre avenir possible, prend les moyens de se déprendre.

Arrêtons d’appeler ça du populisme.

Luc de GOUSTINE



[1] Isegoria ,la tribune étudiante d’Audencia https://www.youtube.com/watch?v=xZYgUwmWWVw