Sont-ils vraiment tous pourris ? Heureusement, non ! Pour la plupart, nos élus sont honnêtes. Mais les principaux oligarques de droite ont atteint un niveau de crapulerie sans précédent dans l’histoire de notre République.

Pas d’hypocrisie ! Dans l’ancienne monarchie, le principe de justice au fondement l’idéal républicain n’empêchait pas certains ministres, parmi les plus importants, de confondre la cassette royale et leurs propres coffres. Les régimes républicainistes qui se sont succédé, y compris la République gaullienne, ont connu maints scandales si bien qu’on est tenté de prendre son parti de la corruption en se disant que cela s’est toujours fait. Ce serait renoncer à poursuivre le crime, qui s’est toujours pratiqué. Il faut donc que la justice ait l’indépendance nécessaire pour châtier les corrompus, selon un impératif encore plus catégorique que naguère car ce que révèle Pierre Péan, c’est du jamais vu !

Le livre (1) de cet enquêteur-écrivain dévoile et explique les aspects majeurs du système de corruption en s’attachant plus particulièrement à un personnage, longtemps méconnu et désormais emblématique : Alexandre Djouhri, que les princes du milieu politique appellent tout simplement Monsieur Alexandre.

Au fil de pages riches d’informations aussi soigneusement recoupées que possible, on voit défiler toutes les affaires qui, en une vingtaine d’années, ont transformé notre pays en une sinistre « principauté française de non-droit » : affaire Elf, affaire des frégates de Taiwan, contrats d’armement Sawari II et Agosta… On apprend comment se négocient les commissions et les rétro-commissions, combien touchent les intermédiaires, où ils se rencontrent et même ce qu’ils boivent – par exemple une bouteille de Château-Latour à 4 000 euros. Des oligarques célèbres et des « facilitateurs » discrets ou secrets se croisent, se menacent, pactisent : voici Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy, Jean-François Copé, Dominique de Villepin, ce Ziad Takieddine qu’on connaît beaucoup mieux depuis les révélations de Mediapart – et toujours Alexandre Djouhri. Des coups de feu éclatent, des corps tombent, on se suicide étrangement. Les mallettes bourrées de billets circulent, quand ce ne sont pas des tambours africains. On s’aperçoit qu’un petit gangster de banlieue peut devenir, après une étape dans les boîtes de nuit à la mode, l’incontournable et très respecté financier de la droite qui tient tout le monde « par les couilles ».

On croirait un roman noir ou le scénario d’un mauvais film marxiste. Mais tout ce qui raconte Pierre Péan est vrai, tragiquement vrai. Sinon, les hauts personnages cités l’auraient déjà traîné devant la justice pour diffamation… Mais non, ils se taisent et les affaires continuent malgré les juges qui, peu à peu, remontent les pistes et décident les premières mises en examen. Ils se taisent et la gauche, qui n’est pas blanc-bleu, observe un silence prudent. Mais le livre de Pierre Péan est là, comme une préface accablante aux décisions de justice qui vont être prises dans les prochains mois – ou qui devraient être prises :

L’argent pourrit un tout petit milieu formé par les grands candidats de droite à la présidentielle et leurs proches entourages. Ces gens se soumettent à de grands voyous parce qu’ils sont persuadés que les électeurs s’achètent et qu’il faut par conséquent investir des sommes colossales dans l’élection présidentielle au cours de laquelle on organise de coûteux spectacles et pendant laquelle il faut décourager ou acheter maints « petits candidats ». Ces campagnes à l’américaine sont presque aussi vieilles que la 5ème République. Ce qui est nouveau, c’est le lien qui s’est tissé entre les dirigeants politiques de la droite, les trafiquants internationaux et certains industriels français. La démocratie et les derniers restes de la politique industrielle sont livrés aux grands voyous, qui fascinent grands et petits bourgeois. Le cas de Dominique Strauss-Kahn montre que la gauche peut être entraînée dans ces eaux troubles. Il reste que la droite, qui occupe l’Elysée depuis 1995 et gouverne depuis 2002, est complètement immergée dans l’affairisme crapuleux.

Il n’est donc plus possible de croire une seconde à ses discours. On ne peut invoquer l’égalité quand on vit par et pour l’argent. On ne peut parler de transparence quand on doit sa survie politique à l’opacité des réseaux de corruption. On ne peut imposer au peuple français des sacrifices en invoquant la crise alors qu’on accumule, pour soi-même et pour ses campagnes, des matelas de billets. Les dirigeants de la droite chiraquienne puis sarkozistes, ne sont pas seulement des menteurs : ils ont cyniquement piétiné les valeurs dont ils se prévalaient. Ils ne cessent de nous promettre la Justice, mais ils veulent des juges soumis qui ferment les yeux sur les exactions de leurs copains. Ils annoncent l’Ordre par la police mais ils soupent avec des gens du Milieu, ordonnant aux flics de base de courir après les petites frappes de banlieues et à leurs patrons de fermer les yeux sur les grands malfrats. Ils se présentent comme des partisans de la France aux Français et exigent qu’on châtie les femmes en niqab mais ils ne manquent pas une soirée au Qatar wahhabite ou en compagnie de tel affairiste levantin.Ils s’étonnent quand les « jeunes de banlieues » leur manquent de respect, quand le Front national marque des points. Ils s’étonneront encore quand ils seront chassés par les électeurs ou par des manifestants excédés.

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(1) Pierre Péan, La République des mallettes, Enquête sur la principauté française de non-droit, Fayard, 2011.

Article publié dans le numéro 1004 de « Royaliste » – 2012