Une fois n’est pas coutume, Pablo Iglesias se réfère dans un écrit à la figure du général de Gaulle. Le líder espagnol estime, par la même occasion, qu’est plus que jamais à l’ordre du  jour la « souveraineté nationale ».

Jorge Verstrynge est le maître « exceptionnel et hétérodoxe » de Pablo Iglesias. Dans la préface de son petit livre – publié en espagnol, et pas encore en français – (1), le líder de Podemos rappelle la dette qu’il a. « Jorge comprit bien avant quiconque, dans la gauche espagnole, ce qui était en train de se passer en Amérique latine et au Venezuela (…). Jorge disait déjà, alors, que Hugo Chávez avait quelque chose de De Gaulle » [p. 18 : « Jorge ya decía entonces que Hugo Chávez tenía algo de De Gaulle »]. Pablo salue aussi l’ « hétérodoxie sans concession » (p. 18 : « la heterodoxia sin concensiones ») de son premier professeur de sciences politiques. « Jorge fut un précurseur de Podemos précisément parce qu’il nous enseigna à penser aussi depuis des perspectives différentes de celles, traditionnelles, de la gauche » [p. 19 : « Jorge fue un precursor de Podemos precisamente porque nos enseño a pensar también desde claves diferentes a las tradicionales de la izquierda »].

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Pablo Iglesias reconnaît aussi clairement dans sa petite préface, l’existence d’une « clé qu’il est difficile de remettre en cause : la souveraineté nationale comme horizon et programme pour toute forme ou discours populiste » [p. 22 : « una clave que es difícil poner en cuestión : la soberanía nacional como horizonte y el programa de cualquier forma o discurso populista »]. Peut-être traumatisé par l’expérience grecque et ce que d’aucuns appellent la trahison d’Alexis Tsipras, et sagement, le chef charismatique de Podemos se résout à s’exprimer avec ses mots au nom de « quiconque doit affronter la difficile tâche de la décision politique » [p. 22 : « para cualquiera que deba afrontar la difícil tarea de la decisión política »]. Voilà qui ne peut qu’intéresser, aussi, ces autres hétérodoxes que sont les royalistes de la NAR.

Pourquoi cet intérêt pour le gaullisme ? Jorge Verstrynge, né à Tanger, est parfaitement bilingue. Cela lui permet, mieux que quiconque d’alimenter un débat autour du populisme qui touche désormais l’ensemble du continent. Il se réfère donc, pour cela, autant à des sources espagnoles que françaises. « Le gaullisme est la force du non dans l’histoire », disait d’André Malraux. Le maître de Pablo Iglesias met cette phrase en exergue d’un chapitre de son livre où il est question de cerner au mieux le phénomène [p. 125]. Pour Jorge Verstrynge, qui a été au début de sa carrière député et secrétaire général du principal parti de la droite espagnole, avant d’opérer un virage sans retour vers l’extrême gauche, il s’agit a priori de ne négliger aucun phénomène. L’explication est simple. « Le grand affrontement à venir sera entre, d’une part, le populisme et, d’autre part, les libéraux et les conservateurs »[p. 125]. En substance, dans ce chapitre, cet auteur tient à assurer ses lecteurs qu’une synthèse objective peut être envisagée entre tenants du populiste de gauche et héritiers du gaullisme authentiques. Au passage, il nous laisse entendre que les premiers ont bien pour objectif l’avènement d’un système politique au sein duquel toute confiscation du pouvoir, par quelque minorité que ce soit – oligarchique, par exemple – est bien l’objectif ultime du « processus constituant » théorisé par d’autres. Cette idée d’une alliance de la gauche radicale avec tous les patriotes qui, ailleurs dans le paysage politique, disent « non » semble être une intéressante alternative à ce que j’ai moi-même appelé « le souverainisme sans drapeau » de Podemos (2).

Jorge Verstrynge dit s’inscrire dans la lignée de la philosophie de l’histoire d’un Giambattista Vico, qui défend une conception « spiroïdale de l’évolution historique : l’histoire combine, marche en avant ou en arrière ». Il s’agit, aussi, de ne pas être « disposé à la disparition de la Nation, des souverainetés nationales et du peuple » [p. 138].

Pablo Iglesias a récemment utilisé l’expression « gaullisme de gauche » au cours d’un entretien dans son émission Otra vuelta de tuerka (3) avec le philosophe marxiste Perry Anderson, pour caractériser… la démarche de Jean-Luc Mélenchon ! Cela peut prêter à sourire. Mais il y a, derrière cette approximation un peu impardonnable, la confirmation de l’influence de Jorge Verstrynge dans le désir de toucher au plus prêt à une réalité institutionnelle qui interpelle, outre-Pyrénées. Pour Íñigo Errejón, l’idéologue de Podemos (4), une victoire du chef de la France Insoumise à l’élection présidentielle aurait mis à profit la logique « plébiscitaire », propre de la Ve République. Qu’un débat s’engage entre Iglesias, Errejón et nous. Vite !

 

Christophe BARRET

Directeur politique adjoint de « Royaliste »

NB : Les chiffres entre crochets renvoient aux pages de la préface de Pablo Iglesias. Les passages tirés de la préface de Pablo Iglesias apparaissent dans leur version originale, entre parenthèses.

(1) Jorge Verstrynge. Populismo. El veto de los pueblos (préface de Pablo Iglesias). El Viejo Topo, 2017.

(2) Cf. Christophe Barret, Podemos. Pour une autre Europe. Cerf, 2015.

(3) Cf. « Otra Vuelta de Tuerka – Pablo Iglesias conversa con Perry Anderson (programa completo) »: émission mise en ligne sur You Tube le 5 juin 2017.

https://www.youtube.com/watch?v=McORSvb7XU4

(4)  Cf. l’entretien entre Íñigo Errejón et Yayo Herrero, mis en ligne sur You Tube le 25 mai 2017.

https://www.youtube.com/watch?v=Yz2gn3S-8OI