Face à la violence économique aggravée par la crise de 2007-2008, l’Espagne a vu monter puis descendre la marée des Indignés avant que ne s’installe dans le paysage politique une nouvelle formation, Podemos. Celle-ci conteste l’ordre établi et se propose de bouleverser les données électorales en vue de prendre le pouvoir…

Historien séjournant régulièrement en Espagne depuis une douzaine d’années, Christophe Barret vient de publier la première étude française sur ce populisme de gauche (1) qui pourrait être le premier moment d’une nouvelle dynamique au sein de l’Europe sans rivages.

Qui ose encore parler d’intégration européenne ? Les effets conjugués de la crise amorcée en 2007-2008 et des mécanismes de la zone euro ont rejeté les nations de l’Europe du Sud à la périphérie d’une Union en proie à plusieurs logiques de dislocation. En Grèce, en Italie, au Portugal des mouvements de protestation animent les rues et bousculent les forces politiques traditionnelles acharnées à imposer une austérité à tous égard ruineuse. En Espagne, le mouvement des Indignés débute en mai 2011. Il retombe sans avoir assuré la percée de la gauche radicale, puis trouve son expression politique lors de la création, en janvier 2014, de Podemos. La même année, le jeune parti remporte sa première victoire aux élections européennes – cinq élus – et conquiert en 2015 les mairies de Madrid et Barcelone.

Familier de la vie politique espagnole, témoin du mouvement des Indignés qu’il avait pressenti (2), notre auteur fait l’analyse historique et critique de ce parti à tous égards remarquable – quant à l’intelligence et à la culture de ses dirigeants, quant à l’originalité de leur démarche par rapport à la gauche radicale française. A gauche et au-delà, cette nouvelle forme de populisme intéresse tous ceux qui, en Europe et ailleurs, cherchent une nouvelle voie après le ralliement des divers partis socialistes et sociaux-démocrates à l’ultralibéralisme. Ces électeurs et ces militants déçus ne sont pas au bout de leur quête, si l’on veut bien lire attentivement les commentaires très informés de Christophe Barret ! Faute de pouvoir reprendre ici ses éclaircissements sur la campagne pour les élections législatives de décembre 2015, sur le fonctionnement interne de Podemos et sur sa stratégie de communication – fort banale malgré le raffinement des concepts utilisés – je veux relever quelques points qui ont une portée générale.

Au regard des critères de l’action politique « moderne », Podemos est un parti qui naît à partir de presque rien. A l’origine, quelques universitaires qui enseignent les sciences politiques à la Complutense de Madrid – Carolina Bescansa, Pablo Iglesias, Juan Carlos Monedero -  et un brillantissime étudiant, Íñigo Errejón, comprennent que les Indignés expriment la révolte d’une grande partie de la société espagnole – tout particulièrement les classes moyennes – et décident de s’engager.

Déterminés mais insignifiants par rapport aux partis politiques espagnols, ces universitaires disposent d’une force inestimable car ils ont une pensée située dans la filiation de Karl Marx, d’Antonio Gramsci (1891 – 1937) et d’Ernesto Laclau (1935 – 2014). Ancien militant altermondialiste, Pablo Iglesias a commencé sa vie militante aux Jeunesses communistes et s’est fait remarquer pour sa « détermination bolchévique ». Juan Carlos Monedero a fait sa thèse sur la dissolution de la République démocratique allemande. Le « meilleur idéologue » de Podemos, Íñigo Errejón, a milité à Espacio Alternativo qui préfigure Izquierda Alternativa

Cependant, le marxisme des fondateurs de Podemos ne ressemble guère à la version primaire diffusée en France au 20ème siècle. Ils sont gramsciens, comme leur maître Ernesto Laclau : pour eux, la lutte des classes implique un combat idéologique en vue d’obtenir l’hégémonie culturelle dans une société donnée. Il faut en effet que le parti de la transformation sociale puisse articuler le système économique et les représentations collectives dans un projet commun auquel différents groupes sociaux pourront adhérer. En France, dans les années quatre-vingt, la gauche exerçait son hégémonie culturelle qu’elle a maintenant perdue au profit de représentations droitières articulées à l’ultralibéralisme (3). Podemos veut que ses valeurs, idées et projets deviennent à leur tour les références incontournables du débat politique. Il pense trouver ainsi une « centralité » favorable à la prise démocratique du pouvoir.

Si les dirigeants de Podemos militent en Espagne et pour l’Espagne, ils s’inscrivent par le biais de l’hispanité dans l’Europe sans rivage : le Venezuela de Hugo Chavez leur est familier ; Íñigo Errejón a étudié dans sa thèse la manière dont Evo Morales, le président bolivien, avait conquis le pouvoir ; Chantal Mouffe, sociologue belge proche de Laclau, montre que l’Amérique latine est riche d’expériences positives dans le combat contre les oligarchies corrompues, la dictature de la dette et les recettes du FMI. Les fondateurs de Podemos observent concrètement que les foules boliviennes et vénézuéliennes ne se réfèrent plus à une symbolique bolchevique : elles adhérent à des mouvements nationaux et populaires qui se mobilisent autour d’un chef – un líder – incarnant la nation historique et le peuple mobilisé.

Cette relation à l’Amérique latine n’exclut évidemment pas la fraternité ou le cousinage avec les mouvements anti-austéritaires qui opèrent dans l’Europe des traités. Syriza est le plus proche et le plus stimulant par son inspiration, son histoire et sa démarche qui a fait renaître l’espoir dès les législatives grecques de juin 2012. Le Mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo présente lui aussi maintes similitudes soulignées par Christophe Barret et c’est finalement le Parti de gauche qui est le plus éloigné de Podemos, à cause de la lourdeur idéologique, du sectarisme et de l’hostilité aux thématiques nationales qui caractérisent Jean-Luc Mélenchon. Si celui-ci daigne approfondir ses connaissances sur Podemos en étudiant le livre de Christophe Barret, il sera ulcéré par deux  caractéristiques du nouveau parti espagnol :

Un investissement manifeste dans la symbolique chrétienne qui s’observe dans la théâtralité religieuse des grandes réunions où le discours moral prime sur le programme économique. Pablo Iglesias proclame son athéisme mais estime que la religion a un « pouvoir émancipateur » et se trouve en profonde sympathie avec le pape François, proche de la « théologie du peuple » née en Argentine à la fin des années soixante et qui s’inscrit dans la « théologie de la libération » latino-américaine. Or Christophe Barret souligne que « les principes chrétiens sont partagés par l’immense majorité sociale que Podemos interpelle »…

Un populisme de gauche clairement revendiqué et une volonté de transversalité qui transcende les classiques clivages partisans. Selon l’opposition établie par Pierre-André Taguieff, ce populisme n’est pas identitaire comme celui du Front national mais protestataire. A la suite d’Ernesto Laclau, qui a théorisé ce populisme comme une garantie pour la démocratie, Chantal Mouffe affirme que « la lutte, en Europe, a lieu entre un populisme de droite et un populisme de gauche » qui inscrirait son combat contre les élites dans une radicalité démocratique irrécupérable par l’extrême-droite.

L’exigence démocratique conduit Podemos à affirmer le principe de la souveraineté populaire dans une patrie qui protège les citoyens. Mais il s’agit d’un « patriotisme sans drapeaux, à mi-chemin du souverainisme à la française » précise Christophe Barret qui souligne par ailleurs l’ambiguïté de Podemos sur les questions institutionnelles. Héritiers de la Deuxième République espagnole (1931 – 1939) et de son combat pendant la guerre civile, les dirigeants du nouveau parti affichent leur républicanisme et condamnent la Transition démocratique mais Pablo Iglesias a accepté de serrer la main du roi d’Espagne – au mécontentement d’une partie de sa base. On cherche en vain un projet institutionnel qui pourrait remplacer avantageusement, aux yeux de la majorité des Espagnols, la monarchie parlementaire… Pour le moment, le schéma de base du populisme, qui articule le Peuple, le Parti et le leader ou líder charismatique devenu Chef du gouvernement, laisse comme toujours entières deux questions :

- même si l’on regarde la pyramide des pouvoirs du côté de sa large base populaire, qu’en est-il des relations avec les fractions du peuple qui refusent de s’installer dans la construction pyramidale conçue par les gentils architectes de Podemos ?

- comment concilier l’autorégulation de la société et l’hégémonie culturelle fondée sur un « bloc historique » composé de divers groupes sociaux et diffusée par ses « intellectuels organiques » ?

Il me faut aussi relever trois contradictions qui risquent d’entraîner l’échec de Podemos :

-          Sous sa radicalité proclamée, Podemos est un parti réformiste – comme Syriza avant juillet 2015 – qui opère dans une situation prérévolutionnaire. Sans que l’on puisse discerner la nature du processus révolutionnaire – le bouleversement peut être nationaliste, régionaliste, socialiste – le jeune parti espagnol risque d’être dépassé par les événements. En continuant de soutenir Syriza l’été dernier, Podemos ne voyait pas que la capitulation d’Alexis Tsipras résultait de sa naïveté politique – au mieux – et de la faiblesse de son programme économique.

-          Les intellectuels marxistes qui dirigent le parti avouaient récemment qu’ils n’avaient pas eu le temps de bâtir leur programme économique – il vient d’être officiellement présenté voici peu – ce qui est sidérant pour qui se souvient du discours communiste standard.

-          La lutte pour l’hégémonie culturelle est menée selon une stratégie très intelligente mais sans corps de doctrine. Au siècle dernier, l’hégémonie intellectuelle de la gauche communiste et communisante procédait d’une solide culture socialiste-soviétique. On cherche en vain l’esquisse d’une nouvelle culture de gauche dans les nouvelles formes de populisme contestataire. La seule perspective sérieuse, pour Podemos, serait de devenir à terme, sous l’égide du pape François, une « démocratie chrétienne » progressiste !

Enfin, le patriotisme et le principe de souveraineté populaire se mêlent à un européisme que le vieux Marx, s’il revenait sur terre, dénoncerait comme opium, non du peuple, mais des chefs du populisme de gauche. Faute de vouloir sortir l’Espagne de la zone euro, Podemos s’expose à une défaite aussi cuisante que celle de Syriza. Le jeune parti aura du moins montré la possibilité d’une nouvelle dynamique pour l’Europe sans rivages. Et rien ne dit qu’il ne sera pas capable de surmonter ses contradictions…

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(1)    Christophe Barret, Podemos, Un populisme de gauche ?, Editions du Cerf, 2015.

(2)    Cf. son article dans Royaliste n° 991 : « Le syndrome Zapatero ».

(3)    Je rendrai compte prochainement de l’ouvrage de Gaël Brustier, A demain Gramsci, Le poing sur la table, Cerf, 2015.

 

Article publié dans le numéro 1087 de « Royaliste » – 2015