Des victimes supposées de tragédies historiques ne se contentent plus d’inviter au respect de leur part de mémoire : elles exigent que l’Etat reconnaisse leur souffrance ; elles demandent à la justice de sanctionner ceux dont les travaux portent atteinte à un passé légalement entériné.

Nous sommes confrontés à la prolifération de mémoires antagonistes et étouffantes, manipulées par des groupes communautaristes qui nient les principes de notre collectivité nationale et les références essentielles de notre civilisation.

 

Dans la concurrence acharnée que se livrent les prétendues victimes de l’histoire, nous autres royalistes sommes assez bien placés : la décapitation de Louis XVI marque fortement la mémoire nationale et il y eut à la fin des années quatre-vingt un vif débat sur le « génocide vendéen ».

Pourtant, le défunt comte de Paris n’a jamais voulu incarner une mémoire victimaire et revancharde. De même, la Nouvelle Action royaliste a refusé de se poser en héritière douloureuse des insurgés de l’Ouest. Nous l’avons toujours su : un souvenir empreint de respect ne fonde pas une politique et, à trop solliciter la mémoire, on excite les mémoires adverses. Des « Bleus » sont morts en Bretagne et en Vendée, eux aussi atrocement massacrés ; auparavant, il y avait eu des expulsions des Juifs, la Saint-Barthélemy, la révocation de l’édit de Nantes…

Faire le décompte des cadavres pour tirer les bénéfices du capital de souffrances cumulées, c’est toujours réveiller l’esprit de guerre civile. Or la politique des royalistes, comme toute politique digne de ce nom, est tout entière tournée contre la guerre civile. Nous n’avons donc cessé de refuser les rétrospectives pleurnichardes parce que nous considérons que les massacres de la période révolutionnaire étaient des tragédies froides, qui sont l’affaire des historiens. Pour le souvenir royaliste, cela vaut mieux que la mise en exploitation commerciale de l’image de marque vendéenne par Philippe de Villiers.

Les traditionalistes s’indignent que nous refusions de cultiver « notre » mémoire mais ils fulminent au rebours de la tradition royale – celle de la grâce qui effaçait les offenses et les actes de sédition. Comme nous le rappelait récemment Emmanuel de Waresquiel (cf. Royaliste n° 871) la politique de Louis XVIII tenait en trois mot : fusion, union, oubli. Contre la mémoire dangereuse, le roi de France voulait éviter à la nation de nouvelles tragédies.

Cette volonté d’effacement n’est pas le propre des rois qui font grâce ou des présidents de la République qui dispensent eux aussi grâces et amnisties. La politique de l’oubli avait déjà été pensée et mise en œuvre par les Grecs comme l’explique Nicole Loraux dans un ouvrage qu’il est bon de méditer aujourd’hui (1) :

Relisons Homère : « Le passé, laissons-le, quoi qu’il en coûte » s’exclame Achille (Iliade 19,67).

Hérodote évoque quant à lui la réaction des Athéniens lors de la remémoration de la défaite et de l’exil des Milésiens :« Phrynikos ayant fait représenter une tragédie, la Prise de Milet, qu’il avait composée, le théâtre (tout entier) fondit en larmes ; quant à lui, ils lui infligèrent une amende de mille drachmes pour (leur) avoir rappelé les malheurs qui les concernaient en propre et ils ordonnèrent que nul désormais ne fît plus usage de cette tragédie ».

Aristote loue les Athéniens qui, après la dictature des Trente, avaient stipulé par décret qu’« il est interdit d’évoquer les malheurs » et contraint chaque citoyen de déclarer par serment : « Je ne rappellerai pas les malheurs ». De surcroît, les Athéniens avaient ôté du calendrier le jour anniversaire du conflit et élevé dans l’Erechteion un autel à Léthè (Oubli).

Ce qui est solennellement ôté des mémoires, ce sont les causes de la guerre civile. Toute politique est une politique de l’unité paisible, qui implique l’oubli des anciennes discordes. Vieille sagesse mais toujours actuelle : la guerre entre Yougoslaves a commencé par l’exploitation cynique des terribles souvenirs de la seconde guerre mondiale et des peurs ainsi réveillées.

Bien entendu, la politique de l’oubli ne détruit pas la mémoire : l’amnistie n’est pas l’amnésie. Il y a une mémoire dans l’oubli – celle qui va chercher dans le passé de quoi réveiller la colère et nourrir l’esprit de vengeance. Cette mémoire vindicative a toujours présenté un risque politique. Il y a aussi une mémoire de l’oubli : c’est la mémoire historienne, le travail des historiens sur la mémoire. Ce travail est d’intention scientifique, il utilise la mémoire comme un élément parmi d’autres (documents écrits, pièces secrètes, objets…) de la connaissance historique… qui peut modifier profondément notre représentation du passé.

A l’encontre de la sagesse des politiques et de la prudence méthodique des historiens, le discours dominant invite à cultiver toutes les mémoires douloureuses. Il y eut d’abord le « devoir de mémoire » des crimes nazis. Etrange injonction : les victimes et les enfants des victimes sont habités par le souvenir de l’épreuve qu’ils tentent d’écarter pour s’éviter une existence mortifère ; les peuples disposent quant à eux du travail des historiens et des résumés qu’en donnent les manuels scolaires. Cette injonction s’accompagne d’ailleurs de curieuses négligences et de troublantes complaisances : en 2005, lors du cinquantième anniversaire de la libération des camps, les médias invoquant le « devoir de mémoire » ont oublié de mentionner le rôle de Heidegger, philosophe enseigné aux lycéens et aux étudiants français, dans la diffusion du nazisme (3). Au devoir rituellement accompli dans l’ignorance de l’histoire, préférons le travail de la mémoire et sur la mémoire.

Travail difficile car l’activité mémorielle est victime d’une inflation qui en ruine le sens.Depuis quelques années, on voit des groupuscules tenter d’obtenir une reconnaissance politique par des procédés dont l’efficacité est désormais prouvée : sur une catégorie de victimes réelles (Africains réduits en esclavage, Arméniens massacrés, homosexuels persécutés…), on construit une identité douloureuse à partir de laquelle on proclame une « légitimité » qui donne le pouvoir de représenter une « communauté ». Cette parodie de représentativité permet d’avancer des revendications : déclarations officielles du crime contre l’humanité subi par les victimes qu’on revendique, adoption d’une loi reconnaissant tel génocide et donnant matière à procès contre ceux qui nieraient l’ampleur des crimes commis.

Ces actions ont abouti au vote des lois sur le génocide arménien et sur la traite négrière qui permettent de traîner des historiens en justice et qui favorisent l’autocensure :

La loi du 29 janvier 2001 contient un article unique aux termes duquel « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 ». La date du crime est précisée mais le lieu du génocide et l’identité des criminels ne sont pas indiqués ! Cette loi est absurde et malfaisante car elle se fonde sur l’ « oubli » des conditions historiques du génocide et dissuade les historiens de faire leur travail critique.

La loi du 21 mai 2001« tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité » offre quant à un étonnant mélange de déclarations historiques et de prescriptions morales. L’article Ier de la loi dénonce comme crime contre l’humanité la « traite négrière transatlantique » mais aussi la traite et l’esclavage « perpétrés à partir du 15ème siècle » en Europe et dans l’Océan indien.L’histoire de ce crime doit être enseignée et les recherches en ce domaine encouragées ; la mémoire des esclaves et « l’honneur de leurs descendants » doivent être défendus.

Là encore, la loi pèche par excès : la France reconnaît certains trafics criminels très anciens et auxquels elle n’a pas toujours été mêlée ; le texte oblige à défendre « l’honneur » des descendants d’esclaves comme s’ils possédaient une dignité héréditaire – dignité qui n’est heureusement pas reconnue aux fils de déportés et résistants français !

La loi pèche aussi par défaut puisque le rôle des Arabes et des Africains eux-mêmes n’est pas plus évoqué que le second servage dans les grands empires européens. Surtout, les formes actuelles de l’esclavage (proxénétisme, travail forcé des enfants…) ne sont pas dénoncées et sanctionnées – ce qui est heureusement fait dans d’autres textes législatifs et réglementaires. Mais la loi Taubira permet d’intenter des procès pour négation de crime contre l’humanité – accusation portée contre Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur d’une remarquable thèse sur les traites négrières.

La loi du 13 juillet 1990 réprimant la négation des crimes nazis est aujourd’hui contestée par d’éminents historiens mais elle pose un problème plus complexe dans la mesure où elle repose sur le jugement du tribunal de Nuremberg.

Sans entrer dans le débat juridique, il faut du moins admettre que la loi Gayssot a ouvert la voie aux demandes de reconnaissance de prétendues minorités qui déclarent souffrir de crimes commis sur d’hypothétiques ascendants il y a plusieurs siècles. Les chefs de ces groupes qui représentent des communautés fictives veulent évidemment acquérir une existence politique. Ce serait dérisoire s’ils ne vivaient pas de la chasse aux sorcières. Ce serait ridicule si ces chefs autoproclamés ne cherchaient pas de manière plus ou moins consciente à réduire à une commune mesure le génocide juif afin de prendre la première place dans la hiérarchie des victimes.

Tel est l’enjeu de l’actuelle guerre des mémoires : nier l’absolue spécificité du nazisme, qui voulait la totale élimination physique et métaphysique du peuple juif – peuple originel affirmant parmi les autres peuples la présence de l’origine – afin que le peuple allemand prenne sa place et recommence l’histoire.

Nous voici confrontés à une nouvelle forme de négationnisme insidieuse et radicale. Elle implique l’élimination symbolique des survivants des camps nazis. Elle exige la vengeance infinie. Elle pousse à la constitution d’ « ethnies » qui chercheront une identité provisoire dans la guerre civile, si nous les laissons faire.

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(1) Cf. Nicole Loraux, La cité divisée, L’oubli dans la mémoire d’Athènes, Petite bibliothèque Payot, 2005.

(2) Cf. Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Albin Michel, 2005.

 

 

Article publié dans le numéro 875 de « Royaliste » – 2006