Êtes-vous pro-russe ou anti-Poutine ? Pro ou anti-Assad ? Les clivages sur les affaires étrangères varient au fil de l’actualité mais l’enjeu est toujours le même : établir la norme politiquement correcte, qui permettra de juger du même coup les États en conflit et l’attitude des citoyens français à l’égard de ceux-ci.

Paradoxe : tandis que certains s’ingénient à dévaluer toutes les valeurs - on fait « tomber les tabous » - d’autres ou les mêmes imposent une morale qui fixe en toute rigueur le camp du Bien et celui du Mal en référence aux droits de l’homme. Nous avons souvent dit que cette morale implique une égalité de jugement et de punition pour tous les fautifs, qu’on ne trouve jamais chez les grands inquisiteurs médiatiques. Face à la dictature chinoise, face au bellicisme étatsunien, les implacables moralistes se transforment en autruches.

Les discours vertueux et les condamnations solennelles visent à effacer le principe premier de la diplomatie selon lequel les relations internationales se déroulent entre des États et non entre des régimes politiques. Par voie de conséquence, ce moralisme détruit la volonté de mener une politique étrangère conforme aux intérêts de la nation française. C’est là un autre paradoxe : tandis que les dirigeants étatsuniens, chinois, russes, allemands, britanniques… s’ingénient à défendre et à promouvoir leur patrie, le discours dominant, dans notre pays, prescrit dans le désordre les grands principes humanistes et le cynisme de la « diplomatie économique », les raids punitifs et les replis dictés par les économies budgétaires. Plus largement, on proscrit « l’unilatéralisme » autrement dit l’idée même d’une politique indépendante menée par un État souverain. Alignés sur Washington, Berlin et Bruxelles, nous avons bombardé Belgrade et Tripoli avant de nous précipiter de manière irréfléchie dans l’enfer proche-oriental. Certains officiels jurent de renverser Poutine tandis que leurs collègues se jettent aux pieds des Chinois et trop peu d’États se réjouissent encore d’une politique cohérente de la France. Pourtant, le prestige et les capacités de notre nation millénaire sont intacts.

Les équipes de droite et de gauche qui vont s’affronter pour la présidentielle sont responsables de cette confusion et le salut ne viendra pas du Front national : le poutinisme plus ou moins naïf de ses actuels dirigeants ne vaut pas mieux que les complaisances du père fondateur pour Saddam Hussein. Dans un monde d’États souverains menant une politique de puissance à proportion de leurs moyens, le fait de se dire « pro-russe » ou « pro-américain » n’a de sens que par rapport à des affinités personnelles. Des citoyens français qui tentent de formuler une politique étrangère pour leur patrie ont seulement à débattre du jeu des alliances qui se nouent et se dénouent en fonction des circonstances et des projets d’ensemble que la nation a formés. Quand elle parvient à se garder à la fois de l’abandon et de la démesure impérialiste, la France plaide pour la paix par l’équilibre des rapports de force entre les États - dans le monde et plus particulièrement sur le continent européen. En vue de cet apaisement, qui est l’idéal de la raison diplomatique, la France doit avoir assez de puissance souveraine pour conclure les alliances utiles et pour dissuader les fauteurs de violences. Il ne s’agit pas d’être pro-Poutine ou pro-Obama : la question est de savoir qui nous menace, qui prétend nous dominer, qui peut au contraire prendre part à un projet commun. Il ne s’agit pas d’être pro-allemand ou anti-allemand mais d’observer la manière dont le gouvernement allemand favorise ou défavorise les équilibres politiques, économiques et sociaux en Europe.

Quand le général de Gaulle exprimait le projet d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural, notre force nucléaire de dissuasion visait explicitement les grandes villes russes et nous étions la cible des fusées soviétiques. Quand, à la Nouvelle Action royaliste, nous dessinons le projet d’une France souveraine dans le cadre d’une confédération de tous les États européens, nous savons que Vladimir Poutine, Angela Merkel et Recep Erdoğan auront quitté la scène. Et nous estimons que ce projet sera rendu possible à deux conditions : un changement des rapports de force en Europe qui suppose le retrait des États-Unis et la fin de l’Otan ; l’aboutissement du processus de décomposition de l’Union européenne, qu’il nous faut envisager aussi froidement que, naguère, la crise terminale de l’Union soviétique.

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Editorial du numéro 1095 de « Royaliste » – 2016