Avocat, docteur en droit public, essayiste et historien, Jean-Philippe Immarigeon a publié plusieurs essais dont La diagonale de la défaite (Bourin Editeur, 2010), et Pour en finir avec la Françamérique (Ellipses, 2012).

 

C’est, pour les libéraux de droite et d’extrême centre, le combat du millénaire : leur progressisme contre les populismes. Du Brésil à l’Allemagne, tout semble accréditer que la montée du ressentiment contre le système précipite les électeurs vers des partis illibéraux. Mais la situation en France reste singulière : ces partis plafonnent, le RN ex-FN ne décolle pas de son étiage de 5-6 millions d’électeurs, et la France Insoumise ne parvient à rassembler que l’extrême gauche, les déçus de la SFIO et les derniers communistes. LREM, LR, Modem et UDI campent solidement dans un Marais toujours majoritaire. Mais le Huron des Lumières découvrirait bien vite qu’un gisement électoral attend qu’on réponde à ses attentes, celui de ces Françaises et de ces Français qui se détournent des urnes. Or aucun parti dit populiste ne semble en mesure de conquérir cet électorat et d’accéder au pouvoir.

Une vision fausse de ce qu’est la France

Récusons tout d’abord le terme générique de populisme. S’il est assumé, crânement, aux extrêmes de l’échiquier politique, il conserve un côté péjoratif. Et puis il y a des histoires particulières chez chacun des peuples concernés, des pulsions différentes et des traumatismes singuliers : quoi de commun entre le redneck qui vote Trump, l’ancien d’Eaton qui adhère au Brexit, et l’ex-métallo de Lens qui glisse un bulletin Insoumis après avoir voté Le Pen durant trente ans ? Il y a surtout, en France, l’engerbement sous ce même vocable de courants aux origines et aux fondements antagonistes.

Pour le RN ex-FN, on peut toutefois, sous certaines réserves, parler de populisme. Apparu au début des années 80 sur un terreau qui devait alors essentiellement à une nostalgie de mauvais aloi pour Vichy et l’OAS, il a rapidement atteint son plafond de verre pour des raisons historiques évidentes. On ne saurait refaire des guerres perdues. Le changement de raison sociale ne suffira pas : il n’a jamais été qu’une machine familiale à cash, et penser qu’il puisse survivre à la tribu ou lui déborder est une vue de l’esprit. Un électorat ne se transmet pas comme l’héritage Lambert, d’autant que l’analyse politique que prétend porter l’extrême-droite est une faute historique.

La France n’est pas une nation comme les autres ; elle « est une chose très considérable et très valable », répétait Charles de Gaulle en 1965. Est-elle un peuple ou une nation ? Si les deux termes nous semblent interchangeables, c’est que la France est une histoire évolutive et l’adhésion à ce principe d’évolution. L’identité française est multiple sur deux millénaires. Elle a toujours intégré et encore plus souvent dilué des cultures exogènes, mais n’a jamais transigé sur le principe fondateur qui lui a donné son nom : celui d’une nation de femmes et d’hommes libres. D’où cette frénésie d’expériences. Aucun peuple n’a connu autant de systèmes politiques, juridiques, sociaux, religieux ou a-religieux que la Grande Nation. Il y a eu sept ou huit France, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Pour comprendre il faut être darwinien. Dire par exemple que la France devenue républicaine reste d’essence catholique est une ânerie. Qu’elle ait sécularisé les fondements de la Contre-réforme est une évidence, mais c’est précisément parce qu’elle les a transcendés, comme nombre de principes ancestraux, qu’elle-même perdure et qu’elle les a sauvés – ce qu’une France restée catholique n’aurait pu faire, à l’image de ces nations disparues parce qu’elles n’ont jamais fait de Nuit du 4 août ou écorché vif de prêtres vendéens au porche de leurs églises.

L’idéologie lamarcko-freudienne, hérésie scientifique qui prétend qu’on se constipe de préjugés ou de traditions éculées, cette vision essentialiste que les racialistes de droite ont en commun avec les Indigènes du PIR, cette hypermnésie qui racrapote l’identité française à une question de prénoms de calendrier conciliaire n’a aucun sens. Mon grand-père québécois dut batailler ferme, en 1929, pour déclarer ma mère sous un prénom qui n’était pas celui d’une sainte et qui, à l’époque, n’était porté que par les Britanniques et les Américaines. Jusqu’à ce que l’officier d’état-civil cède de bonne grâce après s’être couvert de ridicule : « Mais enfin, Monsieur Lachance, puisque je vous dis que France, ce n’est pas français ! ». A chacun sa Maritza.

Mais à gauche on retrouve cette même négation d’un destin français. Car si la France n’est pas qu’une accumulation de strates immunisant contre d’hypothétiques invasions comme autant de nouvelles Lignes Maginot, elle n’est pas pour autant un agglomérat de groupes épars et perdus qu’il s’agirait de fédérer quitte à réinventer l’eau tiède.

Penser local pour agir global

La première erreur est de raisonner à partir d’expériences lointaines – étrange tropisme bolivarien – pour y plaquer une analyse marxisante et schmittienne, gloubi-boulga dont Chantal Mouffe s’est fait la pythie. La seconde erreur de ce qu’elle nomme populisme de gauche est de faire compliqué quand on peut faire simple, de chercher à créer de toutes pièces un peuple qui existe déjà en France. La troisième erreur est de dater de la crise de 2008 la prise de conscience de la faillite du progressisme et de l’économisme. Or les bacheliers de France apprennent les réserves de Jean-Jacques et le Discours sur les sciences et les arts. Et ils lisent la première révolte FMI, cette Guerre des farines de mai 1775 qui vit Turgot sortir la troupe et le gibet pour imposer la libéralisation du prix du pain. Nous n’avons jamais entretenu d’illusions sur un libéralisme dont la planète découvre l’imposture avec deux siècles et demi de retard sur nous. Si l’avenir de Macron, Lacombe Lucien de la main visible du capitalisme, est scellé, c’est que le village réfractaire gaulois tient tête depuis longtemps.

Or de même qu’identitaristes et indigénistes chassent sur le même terrain, de même Mouffe et ses amis d’une gauche qui se veut aussi décomplexée qu’une droite rétrograde tente de l’être, partant d’une idéologie internationaliste pour tenter d’en imposer à la plus vieille nation du monde, voient le piège libéral se refermer sur eux dès lors, pour reprendre cette formule de Tocqueville dénonçant le despotisme économique, qu’ils invoquent le genre humain pour mieux oublier les individus. Il n’y a qu’un voile entre Podemos et Davos. Quant à savoir lequel sert d’idiot utile à l’autre, le rapport de force suffit à répondre.

C’est pourquoi les expériences étrangères sont vouées à l’échec dans une France qui, il y a vingt ans, était l’objet de toutes les attentions mais qui, en cette fin 2018, est singulièrement en retard. Car dans ces heures de grande incertitude qu’on nous dit être de nouveau celles des années trente, c’est vers la République que se tournèrent les Français tandis que leurs voisins versaient dans le fascisme. Pour anticiper cela il faut faire comme tous les grands politiques et les grands stratèges : penser local pour agir global, et non l’inverse comme nous y invitent tant le post-marxisme mélenchonien que le macronisme post-libéral.

Vive la France… quand même !

Si Front Républicain il doit y avoir, il doit partir de la base et non de théories élitistes perchées, sinon c’est un démagogisme. Que nous disent les Français qui, depuis le référendum de 2005, ne se déplacent plus pour aller voter ? Au risque de verser dans l’emphase, qu’il n’est pas question qu’un libéralisme supposé d’essence naturelle réduise en cendres les principes pour lesquels l’Encyclopédie fut écrite et la Bastille prise. Que la Révolution a d’ailleurs rejeté ce jusnaturalisme que les libéraux voulaient nous voir copier sur les institutions américaines, pour adopter un légicentrisme d’inspiration rousseauiste. Que la France a enseigné aux nations qu’elles devenaient maîtresses de leur destin. Que même si c’est une illusion, il s’agit là d’une fiction utile, tout comme l’est la pirouette qui prétend que la voix de majorité exprime la volonté générale. Enfin que cette expression a donné à la France les Codes Napoléon ou la Sécurité Sociale qui ne sont pas négociables, même au nom d’un rêve européen auquel nous avons cru.

Ces Français se trouvent à gauche comme à droite, à l’exception de ce petit groupe qu’un mien ami historien qualifie de « parti espagnol » comme au temps de la Ligue, celui de Coblence, de Sigmaringen, de Davos ou des plages du Touquet. Mais on les trouve également dans des corps régaliens épuisés par vingt années de casse, dans des armées qu’on rabaisse au rôle de supplétives des forces américaines au nom d’une illusoire interopérabilité, dans une justice qu’on abolit au prétexte de la dématérialiser, dans une police qu’on laisse seule face à une criminalité décomplexée. On les trouve dans la santé à laquelle on applique des règles comptables privées, dans l’éducation qui s’étiole, dans la recherche qu’on assèche, dans la culture qu’on appauvrit. Ce gisement parcourt toute la société française qu’il faut ramener aux urnes avec un discours aux tonalités jacobines et souverainistes, tout en refusant le fantasme de la Petite France du nationalisme.

Les Français sont ces déracinés de l’intérieur qui disent aussi que si l’Europe est une belle dame dont nous devons être les obligés, la France reste une grande chose qui a coûté le sacrifice de millions des leurs sur les champs de batailles et sur les barricades. Qu’il est peu de nations qui se soient fait autant violence à elles-mêmes, dans les guerres comme dans la paix, et qu’aucune ne s’est autant accouchée dans la douleur. Que ses principes qu’elle croit universels sont le fruit de ces siècles de luttes intestines et de spéculations philosophiques, et qu’il ne suffit pas de les taxer de valeurs de « la classe moyenne blanche » (comme le professe un Geoffroy de Lagasnerie) pour se dispenser de les discuter. Car aux attaques menées de concert par un libéralisme et un identitarisme qui n’ont jamais accepté la Révolution française, est venu s’adjoindre un racialisme dit post-colonial.

Immigration, un débat biaisé

Un Front Républicain ne doit pas se tromper : l’urgente question n’est pas celle de l’immigration, et les huluberlus du Grand Remplacement, qu’ils soient encartés RN ou Frères Musulmans, devraient retourner en CM2 reprendre des cours d’arithmétique et comprendre qu’à données constantes, il faudrait plus d’un siècle pour que les Français d’origine immigrée soient à égalité avec les autres. Le problème n’est pas un communautarisme étranger à nos valeurs, mais l’hostilité ouverte à celles-ci. On voit une troisième génération qui n’a jamais mis les pieds au bled, s’approprier un soi-disant traumatisme familial et refaire une guerre que leurs ascendants ont effacée de leur mémoire. Mais allez expliquer à un petit-fils de résistant FLN qu’il n’est comptable ni de la Bataille d’Alger ni de la Bleuite, pendant que la psychanalyse disserte sur la soi-disant dette transmise par les parents !

Sur cette pulsion de revanche, qui pousse des gamins à rejeter la République, se greffe bien entendu la question religieuse. Si elle n’est pas le premier facteur délétère, il n’est pourtant plus tenable de procéder par paralogisme et cacher le retour des obscurantismes sous les oripeaux du particularisme culturel ; d’autant que derrière les brèches ouvertes par un Islam salafiste, ce sont les religions dites concordataires qui tentent de réinvestir le domaine social et politique.

On ne va pas discuter de la laïcité, personne ne sait ce que c’est, et aucun texte ne la définit. Le problème est celui du piège tendu par le discours sur une prétendue neutralité de la République : pourquoi être neutre ? Qui a dit que la laïcité était la neutralité ? Les rois, la Révolution, l’Empire ont-ils été neutres face à Rome ? L’article 10 de 1789 stipule que la religion est une opinion comme une autre, réfutable comme une autre ; et l’article premier de cette loi de 1905 que tout le monde évoque sans l’avoir jamais lue, garantit la liberté de conscience et le libre exercice du culte, mais certainement pas la sanctuarisation de l’affichage religieux dans l’espace collectif. La loi de 1802 avait même interdit toute expression publique dès que deux cultes étaient présents dans une même commune. La liberté de penser française doit-elle capituler devant une prétendue liberté religieuse ? Au risque de fâcher l’ONU et même la CEDH, pourquoi respecter davantage les Sourates du Coran ou les Epitres de Paul que les tweets de Trump ? Voilà un sujet clivant qui transcende les choix partisans mais aussi les obédiences, et nombreux sont celles et ceux qui, même croyants et y compris chez nos compatriotes musulmans, refusent de replonger dans des querelles féodales qui polluent la Cité.

Le gisement d’électeurs en déshérence est donc immense, tout le monde le sait, tout le monde l’a identifié. Et pourtant, entre les captifs d’une idéologie libérale totalisante – pour ne pas employer un autre vilain mot – et ceux d’une nostalgie guevarienne déjà périmée il y a un demi-siècle, aucun de nos politiques ne cherche à le cultiver au-delà de récupérations acrobatiques de circonstance. Mais ce ne sont ni la Guerre des farines de 1775, dont les Gilets Jaunes sont les lointains épigones, ni l’émeute Réveillon à la veille des Etats-Généraux qui ont par elles seules fait basculer la France. Car « pour que la Révolution soit, écrivait Victor Hugo dans Les Misérables, il ne suffit pas que Montesquieu la présente, que Diderot la prêche, que Beaumarchais l’annonce, que Condorcet la calcule, que Voltaire la prépare, que Rousseau la prémédite ; il faut que Danton l’ose. » Qui osera ?

Jean-Philippe IMMARIGEON