Né sur la Toile en 2014, le Comptoir a publié en septembre dernier le deuxième numéro sur papier de sa revue (1). Ses responsables, parmi lesquels Kévin Boucaud-Victoire dont nous avions apprécié le premier livre (2), veulent mobiliser le peuple contre l’oligarchie. Ce populisme de gauche mérite d’être très sérieusement discuté. En quel sens ?

Construire la « ligue des opprimés ». Tel est le programme que se fixe la jeune équipe du Comptoir. Pour elle, la bataille politique est triangulaire : face aux libéraux conservateurs ou progressistes, se dressent les « néo-réactionnaires » qui cultivent les thématiques identitaires et ceux que Dany-Robert Dufour appelle les « néo-résistants ». La revue se déclare de la troisième famille et se réfère aux populistes russes pour appeler à la lutte contre l’oligarchie en vue de « la vraie démocratie sociale ». Les multiples crises qui frappent le Front national désorientent le camp identitaire et pourraient ouvrir de belles perspectives à la gauche radicale… Le Comptoir a raison de vouloir donner un fondement théorique à un populisme de gauche qui tente de s’affirmer.

Cette recherche doit se faire dans la confrontation et je ne m’attarde pas sur les qualités de la revue, que les lecteurs constateront. L’article que Kévin-Boucaud-Victoire intitule « Pour une République démocratique, sociale et souveraine » pose en effet de sérieux problèmes. Non dans le titre, que chacun peut reprendre à son compte et à peu de frais, mais dans la manière dont les concepts s’articulent – ou plutôt ne s’articulent pas car la question des médiations est ici superbement ignorée.

Kévin, qui connaît les grands philosophes, appuie son projet de démocratie sociale sur Aristote et Jean-Jacques Rousseau. Voilà qui impressionne mais il faut y regarder de plus près. De La Politique, il retient que « l’une des formes de la politique, c’est d’être tour à tour gouvernés et gouvernants » et affirme que la démocratie « se caractérise par la participation des citoyens à la vie politique ». Il faudrait tout de même rappeler que pour Aristote le gouvernement se juge selon sa finalité – l’intérêt général – et indiquer que plusieurs formes de démocratie sont décrites au chapitre IV de La Politique. Surtout, on ne saurait faire d’Aristote un partisan de la démocratie qui est à ses yeux une déviation du « gouvernement constitutionnel », de la « république tempérée », de la politeïa ou respublica évoquée au chapitre IV, 8 : cette politeïa est définie à la fois comme l’idéal du gouvernement et comme un gouvernement effectif où les riches et les pauvres participent également au pouvoir. La réflexion d’Aristote est sur ce point complexe et parfois obscure car cette République réellement républicaine ne se réalise pas dans un régime politique bien défini comme la royauté, l’aristocratie et la démocratie.

Le problème posé par Aristote reste en l’état depuis l’Antiquité mais il faut bien mettre en œuvre des solutions concrètes, aussi imparfaites soient-elles. Les partisans du « gouvernement constitutionnel » doivent écrire une Constitution susceptible d’organiser les pouvoirs selon la liberté et selon la justice car les pouvoirs politiques sont, Aristote y insiste, en rapport avec les conflits de classes. Un régime est juste quand il est juste pour tous parce qu’il vise l’intérêt général, et non parce qu’il est justement attribué à quelqu’un, à quelques-uns ou à tous. La Nouvelle Action royaliste est républicaine selon la pensée aristotélicienne et c’est selon cet idéal de la raison politique qu’elle se prononce pour une forme constitutionnelle particulière, pour la royauté comme modalité du Politique.

Nous pourrions engager le débat sur ce point avec Kévin Boucaud-Victoire s’il ne passait pas sans transition d’Aristote à Jean-Jacques Rousseau pour lester son populisme de gauche d’une théorie de la souveraineté populaire. Fidèle à Jean-Jacques affirmant que les Anglais sont libres pendant la période d’élection de leur Parlement et esclaves le reste du temps, Kévin rejette le régime parlementaire fondé en France voici deux siècles. Et il croit pouvoir ancrer dans la modernité philosophique son idée d’une participation active des citoyens à la vie politique par la voie du mandat impératif accordé à des élus qui peuvent à tout moment être révoqués. Selon lui, Rousseau aurait surmonté les difficultés concrètes de la démocratie, qui suppose des citoyens parfaitement éduqués, par le système de députés réduits au rôle de porte-parole de la volonté populaire.

S’il s’installait au comptoir en face de Kévin, Jean-Jacques pourrait brandir « Le Contrat social » et lui rappeler que sa philosophie politique implique une religion civile dont les articles sont fixés par le souverain et qui exclut les religions révélées. Le corps politique constitué par la volonté générale obéit à la « sainteté du contrat social et des lois » et c’est cette transcendance de la loi qui soude un peuple de citoyens qui ont su s’élever au-delà d’eux-mêmes, dominer leurs volontés particulières pour devenir les agents de la volonté générale qui « est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique ». Le citoyen Kévin est très en-deçà du projet rousseauiste, que nulle révolution n’a réalisé. Le mandat impératif suppose un peuple constitué en un tout par une religion civile : dans une société pluraliste, il se réduit à un pacte entre une majorité de citoyens et un élu qui affrontera au Parlement d’autres élus signataires de pactes différents ou opposés – à supposer que le pacte puisse envisager toutes les conjonctures internationales et tous les aléas de la vie politique nationale.

De manière très judicieuse, Kévin Boucaud-Victoire dit en conclusion que la démocratie soit se concevoir dans la nation. Il en déduit logiquement qu’il faut articuler souveraineté populaire et souveraineté nationale mais sans préciser la manière dont ce lien est institué – alors que la question institutionnelle est décisive. Je suggère aux populistes de gauche de s’intéresser à la philosophie de la Constitution gaullienne. Entre autres avantages, la Constitution de 1958 a institué un contrôle de constitutionnalité qui a logiquement défini un « bloc de constitutionnalité ». La Déclaration de 1789 et les Préambules constitutionnels énoncent les principes fondamentaux qui ne peuvent être violés par la loi, expression de la volonté générale. Les citoyens, même minoritaires, peuvent en appeler à ces principes, éminemment protecteurs. C’est là un progrès considérable.

Quant à l’articulation entre souveraineté nationale et souveraineté populaire, elle est clairement inscrite dans la Constitution de 1958 qui maintient le régime parlementaire et qui conforte le référendum – avant que le peuple souverain ne se prononce en 1962 pour l’élection au suffrage universel du président de la République. Cette articulation s’inscrit dans la temporalité politique : l’irrévocable souveraineté du peuple est permanente mais le peuple l’exprime de façon régulière mais momentanée lors des consultations électorales et par référendum dans les moments décisifs de son histoire. La représentation nationale œuvre dans la durée quinquennale nécessaire à l’œuvre propre du législateur. Le président de la République disposait d’une durée plus longue, en raison du caractère décisif de sa charge dans l’ordre de la souveraineté : il est « le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités ». Il est plus simple de réfléchir à partir du modèle gaullien et des difficultés soulevées par son fonctionnement que de relancer l’idée de souveraineté populaire hors de toute précision sur les dispositions constitutionnelles.

Le populisme de gauche ne voit pas que l’Etat est indispensable pour maintenir la relation entre le peuple et la nation, selon le droit et dans le mouvement de l’histoire. Le risque de tout populisme, c’est de mythifier le Peuple pour mieux récuser des élites mal définies en traitant par le mépris tout ceux qui participent à l’exercice du pouvoir politique. L’entretien accordé par Michel Etiévent au « Comptoir » est très significatif à cet égard. En exergue, une phrase qui résume très bien le propos : « La Sécu a été entièrement bâtie dans un pays ruiné grâce à la seule volonté militante ». Et nous lisons que « après la guerre, le Conseil national de la Résistance (CNR), un groupe de 18 jeunes résistants mené par Jean Moulin avant sa mort, a décidé d’en finir avec cette insécurité du lendemain. C’est l’idée de cotiser selon ses moyens et de recevoir selon les besoins ». L’ordonnance du 4 octobre 1945 qui institue la Sécurité sociale naît du programme du CNR et c’est Ambroise Croizat, ministre communiste, qui la met en œuvre avec le soutien du Parti communiste et de la CGT. Nous apprenons par ailleurs que le général de Gaulle était « porteur » de l’idée de Sécurité sociale « quoiqu’elle lui ait été imposée par le rapport de force » en 1945. Vraiment ?

- C’est la Déclaration aux mouvements de Résistance d’avril 1942, rédigée par le Général, qui affirme déjà que « la sécurité nationale et la sécurité sociale sont, pour nous, des buts impératifs et conjugués ».

- Les principales dispositions du programme du CNR, qui comprenait les représentants de six partis de droite et de gauche, avait été approuvées par le général de Gaulle en novembre 1943 et adoptées par l’Assemblée consultative d’Alger.

- C’est Pierre Laroque qui, le 9 juin 1945, a demandé au ministre du Travail, Alexandre Parodi, de créer une commission spéciale chargée d’examiner le plan de Sécurité sociale élaboré par l’administration et c’est sous l’égide d’Alexandre Parodi que fut présentée l’ordonnance portant sur l’organisation de la Sécurité sociale (3), promulguée le 4 octobre 1945.

Amis du « Comptoir », prenez garde aux réécritures « populaires » de l’histoire.

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(1) La Revue du Comptoir, N°2, septembre 2017. Dossier « Populisme ou barbarie ».

(2) Kévin Boucaud-Victoire, La guerre des gauches, Le Cerf, 2017.

(3) Henry Galant, Histoire politique de la Sécurité sociale, Préface de Pierre Laroque, Armand Colin, 1955.

Article publié dans le numéro 1138 de « Royaliste » – 2018