La dette publique n’est pas une contrainte rendue écrasante par le laxisme budgétaire mais un choix politique effectué dès les Trente glorieuses par l’élite du pouvoir et des affaires au nom d’une vision strictement financière qui se confond avec ses propres intérêts. Pour en finir avec la dette, il faut comprendre comment elle a été fabriquée.

Les chiffres, angoissants, nous sont assénés du matin au soir. En 2015, la dette publique française, c’est 95,7% du PIB, la dette espagnole, atteint 99,3%, l’italienne 134%, la grecque, 171%. De ces faits, les experts tirent toujours le même enseignement, réaliste et moralisateur : nous avons vécu au-dessus de nos moyens, l’Etat a trop dépensé et il faut faire des sacrifices pour réduire le poids de la dette sur les générations futures ! Au fil des décennies, cette contrainte est devenue une évidence et l’austérité budgétaire une solution inévitable et à terme bienfaisante…

Dans le livre qu’il a tiré d’une thèse très remarquée (1), Benjamin Lemoine explique que cette évidence est une illusion : la dette publique n’est pas le résultat inéluctable du laxisme budgétaire mais une construction bâtie sur un discours idéologique dépourvu de toute validité scientifique, malgré les séries de chiffres fabriqués pour les besoins de la cause. Nous avons en effet oublié que le problème de la dette est celui de son financement et qu’il existe des alternatives à l’appel aux banques privées. Outre l’érosion progressive de la dette par l’inflation, l’Etat peut trouver en lui-même et par lui-même le moyen de se financer en toutes circonstances et à faible coût. Comment ?

Après la guerre, dans une économie intelligemment dirigée, orientée par le Plan et structurée par un fort réseau de banques nationalisées, l’Etat organise le circuit du Trésor. C’est très simple : divers particuliers et les banques sont obligés de déposer leurs fonds sur le compte du Trésor à la Banque de France. Le Trésor assure les dépenses de ces déposants mais comme elles ne sont pas instantanées il dispose de ressources qui constituent pour l’Etat une dette à très court terme mais automatiquement renouvelée. De plus, quand les dépenses publiques du gouvernement viennent s’inscrire sur des comptes bancaires – ceux des fonctionnaires, ceux des entreprises qui répondent aux commandes de l’Etat – ces dépôts alimentent l’Etat puisque les banques sont obligées de détenir des planchers de bons du Trésor à un taux qui est fixé par le Trésor lui-même (2). Dès lors, le recours aux avances de la Banque de France sont limités et le lancement d’emprunts sur les places extérieures est réduit : jusqu’en 1975, la dette publique est inférieure à 10% du PIB.

Comme l’écrit Benjamin Lemoine, ces mécanismes ne sont pas « uniquement justifiés par l’urgence de la reconstruction. Ils sont aussi les véhicules d’un certain rapport politique à l’économie. Ils sont mus par une philosophie de l’intérêt général visant la répartition optimale des crédits à l’économie, dont la puissance publique se sent responsable. Les dispositifs financiers sont enrôlés dans le projet de croissance économique et de plein emploi. » Cette politique économique orientée vers la justice sociale par le moyen du développement économique aurait pu connaître des ajustements et des améliorations au fil des décennies afin que l’intérêt général soit toujours mieux servi. Au contraire, des hauts fonctionnaires et des ministres s’ingénièrent à détruire par de lentes et minutieuses opérations le système de financement des dépenses publiques qui mettaient la France et les Français à l’abri de la dette.

Dès 1962, Valéry Giscard d’Estaing nommé aux Finances veut introduire une dose de marché dans les mécanismes de financement tandis que les services du Trésor et divers experts multiplient les notes et les rapports en faveur d’un retour à l’orthodoxie libérale sur le modèle étatsunien : il s’agit déjà de détruire le circuit du Trésor et de transformer l’Etat en opérateur banal sur le marché monétaire. Les arguments de ces experts sont faibles ou inexistants : on se plaint de l’inflation avec Antoine Pinay sans jamais prendre en compte ses aspects très positifs quant à l’allègement des dettes publiques et privées ; on affirme que le circuit du Trésor répond aux seules nécessités de la reconstruction comme si le financement du développement devait à tout prix se faire par d’autres voies ; on cultive surtout les thèses ultralibérales en oubliant les catastrophes politiques et économiques qu’elles ont produites au cours des années trente. Qu’importe : l’économie dirigée qui a permis le relèvement de la France doit être détruite afin que triomphe le Marché qui est l’incarnation économique du Bien…

Dès le début des années soixante-dix, les technocrates « orthodoxes » tiennent pour évident que l’Etat doit emprunter sur les marchés financiers. Un tel objectif implique deux contraintes auxquelles nous sommes toujours soumis : une fiscalité favorable aux souscripteurs d’emprunts ; une lutte acharnée contre l’inflation qui ruine les créanciers. L’emprunt Giscard 1973 indexé sur l’or sera un magnifique cadeau aux souscripteurs et une énorme charge pour l’Etat – et le signe patent d’une osmose entre l’élite du pouvoir et le capitalisme financier. (3) Après l’échec en 1975 de la « relance Chirac » trop peu cohérente, Raymond Barre accentue la politique de stabilité des prix et de financement non monétaire que les socialistes reprendront et développeront après 1983. Face au premier gouvernement Mauroy, les hauts fonctionnaires ultralibéraux – Michel Camdessus, futur directeur du FMI, Michel Pébereau, futur patron de la BNP, – sont à la manœuvre pour empêcher la politique de financement de l’activité par la création de monnaie et pour dénoncer le soutien de l’activité par la dépense publique. C’est pendant cette période que ces hauts fonctionnaires, relayés par des journalistes complaisants ou crédules, construisent la fable d’une dépense publique qui serait la cause de l’inflation, de l’endettement et des déséquilibres monétaires.

On sait que François Mitterrand a cédé aux avocats du libéralisme économique et que les socialistes se sont noyés dans le consensus « orthodoxe » – équilibre budgétaire, contrainte salariale, soumission au Marché – forgé par quelques propagandistes de talent. On sait que Pierre Bérégovoy fut la figure pathétique de cette reddition intellectuelle et politique qu’aucune « contrainte extérieure » n’imposait. Benjamin Lemoine montre bien que la bataille décisive ne s’est pas déroulée sur le terrain de l’argumentation économique mais sur la définition préalable de ce qui est moderne et de ce qui est archaïque. Les thuriféraires du Marché, porteurs d’une idéologie vieille de deux siècles et invalidée par la crise de 1929, ont réussi à se faire reconnaître comme des novateurs – ils se disent aujourd’hui progressistes – alors que le modèle révolutionnaire était celui de la Libération !

Présentée comme une solution technique, neutre par rapport au clivage entre droite et gauche mais conforme à une évolution naturelle, la mise sur le marché de la dette est une négation radicale de l’Etat puisque le Trésor public se comporte comme une agence privée qui place ses produits financiers et qui se doit d’être plus compétitive que ses concurrentes. La différence avec l’agence privée, c’est que l’Etat administre un pays qu’il doit présenter sous son jour le plus attrayant aux yeux des créanciers : faible taux d’inflation, faible déficit budgétaire, faible coût du travail qui suppose un taux élevé de chômage… La politique économique se réduit dès lors à la mise en œuvre des moyens qui permettent de répondre aux exigences des prêteurs de toute nature – banques, compagnies d’assurance, entreprises – et aux évaluations subjectives des analystes financiers. Les techniques «neutres » vantées par les experts placent l’Etat et la nation dans un système de contraintes qui étouffent l’économie réelle et qui interdisent au pouvoir politique de se consacrer à sa tâche essentielle : la réalisation, aussi complète que possible, de la justice sociale.

La contrainte par la dette a été durcie par les « critères de convergence » de Maastricht - déficit budgétaire inférieur à 3%, dette publique inférieure à 60% du PIB – et les négociations ont abouti à la défaite des Français qui voulaient « noyer le mark » dans l’Union économique et monétaire. La victoire allemande a été celle de l’orthodoxie comptable de la Bundesbank, depuis lors indiscutée : on discute et on agit en fonction de la dette brute rapportée au PIB, alors qu’on pourrait prendre pour critère la dette nette et la rapporter aux recettes publiques et au patrimoine national : cette remarque est par trop sommaire mais Benjamin Lemoine prouve de manière très argumentée que la dictature de la dette est fondée sur l’arbitraire des chiffres brandis par les experts. Le rapport Pébereau de 2005 est parfaitement exemplaire d’une dramatisation qui permet de mettre en condition les dirigeants et les citoyens sur le problème de la dette et sur les fameuses « réformes de structures » qui permettraient d’y remédier. Quels que soient les partis et les candidats, les technocrates de Bercy, leurs alliés de la banque et les groupes de pression patronaux veillent, sous la férule de Berlin et de Bruxelles, à ce que le service de la dette soit scrupuleusement assuré, quoi qu’il en coûte à la population et même si l’avenir de la nation est sacrifié. Le cas extrême est celui de la Grèce, assommée de toutes les manières au motif qu’il lui faut rembourser une dette qui n’est manifestement pas remboursable.

Benjamin Lemoine conclut qu’il faut en finir avec l’ordre de la dette. Il faut aussi en finir avec la contrainte monétaire mais la destruction de la zone euro n’est qu’une première étape vers la réorganisation complète de l’économie nationale par la planification et la nationalisation des secteurs-clés, à commencer par le crédit. Ceux qui prendront le pouvoir devront lire ou relire Benjamin Lemoine : il faudra que le ministère des Finances, la direction du Trésor et les inspecteurs des Finances soient mis fermement au service de l’intérêt général et suffisamment contrôlés pour qu’une petite caste d’adorateurs du Marché ne puisse pas à nouveau prendre l’Etat et la nation dans ses pièges.

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(1) Benjamin Lemoine, L’ordre de la dette, Enquête sur les infortunes de l’Etat et la prospérité du marché. Editions de La Découverte, 2016. Préface d’André Orléan.

(2) Cf. François Bloch-Lainé et Pierre de Vogüé, Le Trésor public et le mouvement général des fonds, PUF, 1960. Dans les années soixante, les étudiants de l’Institut d’Etudes politiques savaient par cœur le cours de Finances publiques de Pierre de Vogüé – qui fut mon examinateur en 1966.

(3) Cf. François Morin, La structure financière du capitalisme français, Calmann-Lévy, 1974.