Docteur en anthropologie, professeur à la London University et militant anarchiste, David Graeber fut l’un des principaux animateurs du mouvement Occupy Wall Street en 2011. Il est l’auteur d’une monumentale histoire de la dette qui a été récemment traduite en français (1). Les faits analysés et les thèses exposées appellent les anthropologues, les historiens et les économistes à maints débats. On se contentera ici de relever quelques points saillants.

 Il faut que David Graeber soit vraiment passionnant pour qu’on réussisse à le suivre dans son monde proliférant de faits, de thèses et d’hypothèses. On traverse les siècles et les civilisations. On survole les millénaires car la dette, c’est 5 000 ans d’histoire… On s’arrête à Sumer, en Chine, en Afrique chez les Tiv du Nigéria. On relit la Bible et on rencontre Ghazali (1058 – 1111), Thomas d’Aquin et Cortès, on médite sur l’honneur avant de retrouver notre « crise de la dette ». Pour donner envie de lire et de discuter l’éminent universitaire anarchiste, je publie quelques notes en attendant les réflexions de Georges Balandier, de Jacques Sapir, de Paul Jorion, d’André Orléans…

Adam Smith est une fois de plus pulvérisé. Il a voulu inventer une science économique qui fonctionnerait selon des lois naturelles grâce à la « main invisible » de Dieu. Ses disciples en ont conclu que la monnaie n’était qu’une marchandise servant à mesurer d’autres marchandises selon le système originel du troc.

Le mythe du troc est récurrent chez les économistes libéraux alors que les anthropologues n’en trouvent nulle trace. Lycéens et étudiants doivent savoir qu’il s’agit là d’une légende urbaine, aussi improbable que le marché. L’éminent universitaire anarchiste note que les gentils commerçants de La Richesse des Nations peuvent exercer librement leurs activités parce que la Couronne britannique n’avait pas seulement adopté des lois et créé une police mais aussi une politique monétaire : l’Etat  fixait la valeur de la monnaie et avait augmenté le volume de monnaie en circulation.

La monnaie n’est pas une marchandise comme les autres : c’est une unité de compte abstraite qui a préexisté aux pièces d’or ou d’argent. La monnaie, nous dit David Graeber, sert à mesurer les dettes car une pièce d’or, un billet de banque ou un bip numérique sont en fait des reconnaissances de dette selon les théoriciens étatsuniens et allemands de la « monnaie de crédit ». C’est G.F. Knapp qui a donné se cohérence à la thèse chartaliste – de charta, feuille de papyrus – dans sa Théorie étatique de la monnaie (1905) : qu’elle soit physique ou abstraite, la monnaie circule tant que l’Etat l’accepte en paiement de ses impôts.

Le système monétaire d’un royaume ou d’un empire est un système de crédit. Par exemple, Henri II d’Angleterre note les dettes de ses sujets sur des bâtons de comptage (2). Sans attendre les rentrées d’argent effectives, ces bâtons sont mis en circulation à moitié prix et servent de monnaie à tous ceux qui veulent commercer. Ce système de crédit fonctionne selon un paradoxe fondamental : la reconnaissance de dette ne peut servir de monnaie que si le roi d’Angleterre ne rembourse jamais sa dette.

Cela paraît scandaleux aujourd’hui mais cette monnaie de crédit largement distribuée dans la population a permis de créer l’activité marchande : les pièces données au soldat se retrouvent dans la poche du tavernier qui achète plus de vin et offre un manteau à sa femme… Le débat sur la monnaie de crédit n’est pas clos : David Graeber analyse et critique longuement la théorie de la « dette primordiale » selon laquelle le roi prend en charge la dette que chacun doit aux dieux – ce qui justifierait le prélèvement de l’impôt – et partage la thèse de Philippe Rospabé selon laquelle la monnaie est le signe d’une dette contractée par chacun – non envers les dieux – et qui serait impossible à payer… Une chose est sûre : le crédit préexiste aux pièces métalliques qui n’ont pas remplacé l’introuvable troc ; les marchés ont besoin de l’Etat pour exister.

Dans les sociétés anciennes, il n’y a pas de dette sans rédemption. Dans la Bible, la loi du Jubilé stipule que toutes les dettes sont effacées au bout de sept ans et que les asservis pour endettement sont alors libérés. C’est là une règle générale : « Pendant l’essentiel de l’histoire de l’humanité, chaque fois qu’un conflit politique ouvert a éclaté entre classes sociales, il a pris la forme d’un plaidoyer pour l’annulation des dettes – la libération des asservis et, en général, la redistribution équitable des terres ».

La dette est étroitement liée aux systèmes d’asservissement, qu’il s’agisse de l’esclavage, du servage ou du péonage par lequel on travaille pour rembourser les dettes contractées envers son patron. En Afrique, le peuple Tiv a une haute conscience de la dette. Lorsqu’un prétendant fait un cadeau pour se marier avec une femme, il sait que le cadeau est inférieur à la valeur de cette femme et il restera endetté toute sa vie. La monnaie n’efface pas la dette. L’équivalent d’une femme, c’est une autre femme. Le prix d’une vie, c’est une autre vie. Les sociétés anciennes concevaient des systèmes complexes pour se protéger de ces équivalences mais organisaient des expéditions pour s’emparer de femmes et d’hommes qui, arrachés à leur contexte social, devenaient des objets échangeables qui leur permettaient de régler leurs dettes de chair. La traite transatlantique était elle-même un immense réseau d’accords de crédit entre les négociants africains et les armateurs européens qui vendaient à crédit les esclaves aux planteurs américains.

La dette n’est pas moins liée à l’honneur – on parle d’ailleurs de « dette d’honneur ». On croit souvent qu’honneur est synonyme de dignité. C’est plus exactement un « surcroit de dignité » qui est défendu les armes à la main par les hommes de guerre… et les voyous. L’honneur est la fausse valeur des sociétés étrangères à la raison apaisante de l’Etat, qu’elles soient aristocratiques, nobiliaires ou mafieuses. L’homme d’honneur est celui qui sait protéger les femmes de sa famille ; il est déshonoré s’il livre l’une d’entre elle comme servante selon les lois de l’Irlande médiévale… dont on trouve déjà le principe en Mésopotamie. La femme n’est plus l’épouse que l’on protège, mais une propriété.

La prohibition de l’usure dans les religions juive, chrétienne et musulmane est étudiée de manière approfondie selon les sources théologiques et les prescriptions légales. En 1179, l’usure a été déclarée péché mortel, les usuriers ont été excommuniés et la sépulture chrétienne leur a été refusée – sans que l’interdit gêne l’expansion du commerce en terre chrétienne comme en terre d’islam.

Notre monde capitaliste est-il radicalement différent des sociétés antérieures et des pensées philosophiques et religieuses qui les ont inspirées ? Pas tant que cela. Certes, le prêt à intérêt est aujourd’hui considéré comme parfaitement naturel mais David Graeber relève dans son livre de nombreuses transpositions.

Dans le capitalisme globalisé, « tant au sommet du système que dans ses bas-fonds, dans l’univers des financiers ou des gangsters, les transactions se concluent souvent sur un mode qui n’est pas si différent de celui des Gunwunggu ou des Nambikwara, au moins par certains traits : le sexe, la drogue, la musique, les étalages extravagants de nourriture et la violence potentielle y jouent souvent un rôle. »

Les mafias modernes utilisent une très ancienne technique qui est de déchaîner la violence puis de rétablir un ordre qui préserve l’affairisme mafieux : « La violence est conservée dans la structure même de la loi. Ces mafias finissent aussi, presqu’invariablement, par imposer un code de l’honneur rigoureux où la morale consiste avant tout à payer ses dettes. »

Notre salariat est en fait inscrit dans le système du péonage puisque, dans les classes moyennes et populaires qui utilisent largement les cartes de crédit pour consommer à des taux usuraires, beaucoup travaillent pour rembourser les prêts accumulés. Aux Etats-Unis, les taux d’intérêt à 25%, 50%, voire 120% pour les prêts sur salaires, sont légaux depuis que le Congrès a abrogé, en 1980, les lois fédérales limitant le taux d’intérêt à 10%.

La question de la dette a été inscrite aux Etats-Unis dans une double prescription religieuse qui s’est aujourd’hui mondialisée sous des apparences scientifiques. Au mépris de la théologie chrétienne, la droite évangélique a assuré la promotion de « l’économie de l’offre » qui consiste à donner de l’argent aux riches pour qu’ils s’enrichissent par la création de « valeur » à partir de rien – telle serait la volonté de Dieu – alors que sa morale « chrétienne » exigerait que les pauvres, individus et nations, paient leurs dettes sans discuter. Que pense le salarié que l’huissier vient saisir pour 1 000 euros alors qu’il vient de lire dans son journal que l’endettement de Patrick Drahi atteint des dizaines de milliards ? Nous le saurons peut-être bientôt.

Pour conclure, David Graeber propose de « procéder à un jubilé de style biblique – un jubilé qui concernerait à la fois la dette internationale et la dette des consommateurs ». Tout la gent ultralibérale et ordo-libérale se récriera, Wolfgang Schäuble en tête, mais « Une dette est la perversion d’une promesse. C’est une promesse doublement corrompue par les mathématiques et la violence. Si la liberté (la vraie) est l’aptitude à se faire des amis, elle est aussi, forcément, la capacité de faire de vraies promesses ».

Quelles sortes de vraies promesses les hommes libres pourraient-ils se faire entre eux ? Dans les dernières lignes, David Graeber reconnaît qu’il n’en a pas la moins idée et qu’il n’en est qu’au premier moment de sa quête. La suite sera du plus haut intérêt. Il est possible que l’universitaire anarchiste reprenne sa réflexion sur la symbolique qu’il a étudiée dans son livre et s’interroge sur la possibilité d’instituer ou de ré-instituer un gardien des promesses (3) qui nous paraît être la condition première d’une politique s’efforçant de répondre à l’exigence de justice.

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(1)    David Graeber, Dette, 5000 ans d’histoire, Les Liens qui Libèrent, 2015.

(2)    Il s’agit d’une branche de noisetier coupée en deux : le créancier gardait la moitié appelée « souche » (stock) et le débiteur prenait l’autre, « le bout » (the hub). Aujourd’hui, l’actionnaire est un « détenteur de souches » : stock holder.

(3)    Cf. la préface de Paul Ricœur à l’ouvrage d’Antoine Garapon, Le gardien des promesses, justice et démocratie, Editions Odile Jacob, 1996.